Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
La fortune fictive de l’oncle Picsou avait été évaluée à 411 milliards de dollars en 2011 par le magazine <em>Forbes</em>.
La fortune fictive de l’oncle Picsou avait été évaluée à 411 milliards de dollars en 2011 par le magazine <em>Forbes</em>.

Toute la richesse du monde

CHRONIQUE / Ainsi, le propriétaire et fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, est devenu le premier humain à avoir une valeur de 200 milliards de dollars américains.

Et c’est sans compter qu’il a laissé une partie de sa fortune à son ex-femme dans leur divorce, soit la mirobolante somme de 38 milliards de dollars.

Rendu là, pas certaine que les moitiés de l’ancien couple se soient disputées sur qui garderait le divan ou la table de cuisine...

Pas 200 millions. 200 MILLIARDS. DE. DOLLARS. Une somme assez difficile à imaginer tant elle est astronomique.

Astronomique, dans le sens où la Voie lactée serait composée d’environ ça, 200 milliards d’étoiles.

En prenant le plus récent décompte qui chiffre à un peu plus de 7,8 milliards d’individus la population mondiale, ça signifie que M. Bezos possède l’équivalent d’un peu plus de 25 dollars pour chaque être humain qui vit présentement sur Terre.

Selon Oxfam, les quelque 2150 individus les plus riches de la planète, les milliardaires, se partagent entre eux plus de richesses que 60 % de la population mondiale, donc environ 4,6 milliards de personnes.

À titre informatif, il faudrait investir 267 milliards de dollars par année pendant 15 ans pour venir à bout de la faim dans le monde, avait calculé l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture en 2015.

L’ONU évalue aussi à « au moins » 13 milliards de dollars l’impact annuel de la pollution des océans.

J’écris ça de même, au cas où M. Bezos aurait un peu de loose change dans le fond d’une poche...

Comme Monsieur et Madame Tout-le-monde, j’ignore quel est le seuil de satiété monétaire. À partir de quand fait-on suffisamment d’argent pour arrêter de vouloir en faire plus ?

À partir de « combien plus », est-ce assez ?

Dans ma tête, avoir tellement d’argent qu’on n’a pas assez de toute une vie — ou même de dix ! — est contreproductif.

Ça sert à quoi de continuer à en accumuler autant si on sait très bien qu’on n’en viendra jamais à bout, nous et nos héritiers ?

Pour se vautrer dedans, comme le faisait l’oncle Picsou, dont la fortune fictive avait été évaluée à 411 milliards de dollars par le magazine Forbes en 2011 ?

À part de pouvoir s’en vanter et d’en retirer un certain prestige, d’avoir son nom écrit quelque part, je ne vois pas.

Ça me rappelle une publication sur Twitter qui m’avait fait réfléchir.

Essentiellement, quelqu’un proposait, plutôt à la blague, de plafonner la richesse, comme s’il s’agissait d’un jeu de société.

Au moment d’atteindre la fortune maximale, le « joueur » recevait une sorte de plaque honorifique lui disant qu’il avait gagné au jeu de la vie.

Puis on passait à un autre appel, jusqu’à ce que quelqu’un d’autre atteigne ce sommet, et ainsi de suite, ce qui permettait, en fin de compte (de banque), de mieux répartir la richesse.

En même temps, le jeu de la vie se résume-t-il vraiment à Jour de paie ou Monopoly ?

Trop de richesse tue le désir. Quand on a les moyens de s’acheter tout ce qu’on veut et plus encore, il n’y a plus cette attente langoureuse d’avoir enfin suffisamment d’argent pour acquérir la chose tant convoitée ni la satisfaction d’avoir pu se l’offrir et la fierté d’avoir trimé dur pour l’obtenir.

Qu’est-ce qu’une voiture de plus, une villa supplémentaire ? Est-ce qu’un yacht deux fois plus imposant que celui qu’on possède déjà nous comblerait réellement de bonheur ?

À ne plus savoir quoi faire de sa fortune, j’imagine qu’on devient blasé.

Toute possession devient accessible. Avoir besoin n’existe plus. Avoir envie devient routinier et éphémère.

Ne restent que les souhaits sur lesquels l’argent n’a aucun pouvoir et grâce auxquels on se souvient qu’on est tous égaux.

L’amour. La famille. La santé. La paix.

Et ces rêves-là, même les pauvres peuvent se les offrir.

Dire qu’un homme « vaut » l’équivalent de sa fortune, c’est accorder beaucoup trop de valeur à celle de l’argent par rapport à celle de son coeur.

C’est l’apothéose de notre système capitaliste, où être et faire importent peu si ça ne rapporte pas.

« Tu m’demandes combien je fais, je fais de mon mieux », nous chantait Daniel Bélanger.

Et si c’était vraiment ça, la richesse ?