Marie-Ève Martel
Quand on y repense, notre apprentissage de l’histoire est immensément réducteur du rôle des Amérindiens dans l’histoire du Canada. Surtout, pendant trop longtemps, on ne nous a pas enseigné son revers.
Quand on y repense, notre apprentissage de l’histoire est immensément réducteur du rôle des Amérindiens dans l’histoire du Canada. Surtout, pendant trop longtemps, on ne nous a pas enseigné son revers.

Rétroviseur antagonisant

CHRONIQUE / «Ils sont méchants.» Voilà le truc mnémonique utilisé par le professeur d’histoire au secondaire de mon chum pour aider les élèves à retenir que les Amérindiens de la famille des Iroquois étaient semi-sédentaires et adeptes d’un régime matriarcal.

Iroquois, sédentaires et matriarcat. ISM. « Ils sont méchants ».

Même s’il n’a peut-être pas voulu attiser une quelconque haine envers les nations autochtones iroquoiennes, le prof d’histoire de mon chum a contribué, malgré lui, à inculquer une connotation négative à celles-ci en donnant comme suggestion la phrase « Ils sont méchants » pour mémoriser les grands traits de leur mode de vie.

Je ne sais pas pendant combien d’années ce truc a été enseigné, mais c’était encore le cas au début des années 2000, quand mon chum et moi étions adolescents.

Pas sûre que ça pourrait être utilisé aujourd’hui sans que cela suscite une levée des boucliers.

J’ai aussi un vague souvenir que dans mes cours d’histoire, on m’avait appris que les Iroquois avaient fraternisé avec les Anglais, et donc, qu’ils étaient les ennemis par la bande des Français, nos ancêtres, qui eux, avaient l’appui des Algonquins, des Amérindiens nomades vivant dans un régime patriarcal. Je mélange peut-être les pinceaux, mais ce dont je me souviens, c’est qu’on nous avait présenté les nations alliées des Anglais comme étant « méchantes et agressives » et celles qui côtoyaient les Français étaient « gentilles et pacifiques ».

Bref, les amis de mes ennemis sont aussi mes ennemis, ils vivent dans des maisons longues et ils échangent des colliers wampum.

On n’avait pas besoin d’en savoir plus, à l’époque, faut craire.

Et tout ça, même si j’ai grandi dans une municipalité géographiquement collée à Wendake, le fameux village huron dont tout ce que je connaissais était le défunt Festival du cuir, un nom qui laissait présager toute autre chose qu’une fête commerciale où on pouvait acheter des objets fabriqués à la main par des autochtones.

Quand on y repense, c’est immensément réducteur de la véritable histoire et du rôle des Amérindiens à l’époque de la colonisation, de la Nouvelle-France et même de l’histoire entière du Canada.

Surtout, pendant trop longtemps, on ne nous a pas enseigné le revers de l’Histoire. On entend de plus en plus parler des pensionnats autochtones et des atrocités que nos aïeuls avaient fait subir aux peuples des Premières Nations, comme la rafle d’enfants qui ont été vendus à l’étranger.

Par un drôle de hasard, je vous écris ceci, et j’apprends dans le cadre de mes recherches que juin et le Mois national de l’histoire autochtone.

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C’est un long détour, mais cet échange avec mon chum est né de nos discussions survenues dans la foulée de la gronde populaire provoquée par le meurtre de l’Afro-américain Georges Floyd par un policier blanc.

Au moment des faits, nous étions en plein milieu d’une série documentaire sur des prisonniers condamnés à tort pour des crimes qu’ils n’ont pas commis, pratiquement toujours des hommes noirs. Dans un cas, un homme a passé 27 ans à l’ombre avant qu’on ne corrige enfin cette innommable erreur.

Puis, la semaine dernière, on s’est tapé 13th sur Netflix, un documentaire d’Ava DuVernay sur le 13e amendement de la Constitution américaine, qui a aboli l’esclavage, sauf en cas d’emprisonnement. Les fameux travaux forcés.

En retraçant le fil historique des événements, des mouvements civiques et de l’adoption de certaines lois, DuVernay explique en grande partie la surreprésentation des personnes noires dans les prisons américaines. On y découvre que l’image du Noir au comportement animal a été construite, instrumentalisée et amplifiée par des gens à qui cela a profité et au point tel où ceux qui en sont la cible ont intériorisé eux-mêmes ce préjugé.

Difficile de résumer tout cela en peu de mots. Allez voir le film, ça bouleverse.

C’est encore une fois une question de bons et de méchants.

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Le problème dans notre apprentissage de l’Histoire, c’est que tout est enseigné à travers le filtre des vainqueurs et des perdants. Des communautés entières monolithisées, des peuples homogénéisés pour les besoins de la cause.

Qui joue quel rôle dans ce rétroviseur antagonisant dépend surtout de notre position géographique sur le globe, ce qui démontre que finalement, le fil de notre mémoire collective est somme toute bien subjectif.

Qui voudrait se faire dire que son peuple est une bande de perdants ?

C’est aussi une simplification extrême qui défigure une réalité passée, mais qui a d’incroyables impacts dans le futur.