Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Rebaptisée «Jane Roe» dans le cadre des longues procédures judiciaires ayant culminé en 1973 avec le célèbre jugement décrétant les lois anti-avortement anticonstitutionnelles, Norma McCorvey (à gauche) était devenue la figure de proue de la cause pro-choix aux États-Unis.
Rebaptisée «Jane Roe» dans le cadre des longues procédures judiciaires ayant culminé en 1973 avec le célèbre jugement décrétant les lois anti-avortement anticonstitutionnelles, Norma McCorvey (à gauche) était devenue la figure de proue de la cause pro-choix aux États-Unis.

Quelle valeur, vos valeurs ?

CHRONIQUE / Alors que la semaine dernière j’invitais à une réflexion sur la valeur d’une vie humaine, voilà qu’on apprenait que la femme au cœur de la célèbre décision Wade c. Roe, ayant permis à la Cour suprême américaine de trancher en faveur du droit à l’avortement chez les femmes, avait été payée pour changer son fusil d’épaule durant les années 1990, un revers qui avait d’ailleurs causé la controverse chez nos voisins du Sud.

Norma McCorvey est décédée en 2017 à l’âge de 69 ans. Rebaptisée « Jane Roe » dans le cadre des longues procédures judiciaires ayant culminé en 1973 avec le célèbre jugement décrétant les lois anti-avortement anticonstitutionnelles, elle était devenue la figure de proue de la cause pro-choix aux États-Unis.

En 1995, après avoir rejoint un mouvement de born-again Christians et supposément été troublée par l’image d’un fœtus, Mme McCorvey avait causé l’émoi en déclarant publiquement que sa participation à cette cause ultramédiatisée était la plus grande erreur de sa vie, allant même jusqu’à quitter son emploi dans une clinique d’avortement.

Les années suivantes, la « Jane Roe » convertie a multiplié les apparitions publiques et dans les médias, portant un message anti-avortement. À l’élection de 2008, elle a même pris parti en faveur du candidat présidentiel Ron Paul, bien connu pour son idéologie pro-vie.

Entre-temps, la femme s’était également adressée aux tribunaux pour faire renverser la décision qui l’avait rendue célèbre, sans succès.

Ce changement de cap aussi inattendu qu’impensable avait de quoi laisser perplexe. Jusqu’à cette semaine, où la diffusion annoncée d’un documentaire sur le sujet a toutefois mené à une nouvelle controverse.

Tout ce temps, Norma McCorvey aurait sciemment menti à propos de ses valeurs anti-avortement moyennant rémunération. « Si une jeune femme veut se faire avorter, d’accord. Je m’en contrefous, vous savez. C’est ce qu’on appelle le choix, c’est votre choix », aurait-elle confié au réalisateur dans des extraits visionnés par des médias qui en ont ensuite rapporté le contenu.

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« J’ai pris leur argent et ils m’ont mis devant les caméras et m’ont dit quoi dire, et c’est ce que je disais », aurait-elle également déclaré lors de ces « confessions sur son lit de mort ».

Dans le documentaire, les propos de Mme McCorvey sont à la fois démentis par des organisations pour lesquelles elle a œuvré, mais un pasteur évangélique qui l’a bien connu a admis que la femme avait été payée pour ses prises de parole.

Qui croire dans toute cette histoire ? Doit-on conclure à l’hypocrisie d’un lobby prêt à tout pour gagner une guerre idéologique, y compris acheter la présumée conversion d’une ennemie notoire pour la réduire au silence ? Doit-on en déduire à la cupidité de celle-ci, qui aurait renié ses principes pendant les deux dernières décennies de sa vie pour le pécule, avant de régler ses comptes avec le Dieu qu’elle s’apprêtait à rejoindre au paradis ?

Sinon, qu’est-ce qui explique que Norma McCorvey soit à nouveau revenue sur sa parole, encore vingt ans plus tard ?

L’adage dit qu’il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée. Mais ces volte-face sont difficilement compréhensibles, surtout lorsqu’elles proviennent d’une personne étant devenue le porte-étendard d’une cause et de son contraire.

Quel était le prix de Norma McCorvey ? Pourquoi a-t-elle accepté de monnayer ses valeurs, pratiquement du jour au lendemain, pour enfin révéler qu’il s’agissait d’une mascarade ?

Était-ce réellement pour l’argent ou y avait-il une raison sous-jacente pour expliquer cet acte de vingt ans ?

Je n’ai pas visionné le documentaire en question, mais il ne fait nul doute que « Jane Roe » a emporté avec elle bien des réponses dans la tombe.

Ça m’amène à cette réflexion: que valent nos principes ?

C’est un dilemme de style Proposition indécente: existe-t-il un juste prix où il serait acceptable de passer outre, voire de renier nos valeurs ?

La réponse varie d’un individu à l’autre; si pour certains, tout l’or du monde ne suffirait pas à leur faire dire publiquement le contraire de ce qui anime leur cœur, d’autres ne verraient pas d’inconvénient à s’enrichir avec un mensonge qui ne fait pas de mal.

Celui de Norma McCorvey a eu une incidence sur des milliers de vies.

Compte tenu de tout cela, quel serait votre prix, à vous ?