Pour justifier son refus de démettre le cardinal Philippe Barbarin, reconnu coupable d’avoir camouflé des abus sexuels commis par un prêtre sur des enfants, le pape François a évoqué la présomption d’innocence, qui prévaut jusqu’à l’issue de son second procès.

Pas tous des saints

CHRONIQUE / Il n’y a rien de surprenant au fait que le Saint-Père ait refusé la démission du cardinal français Philippe Barbarin, venu le rencontrer au Vatican pour connaître son avenir au sein de l’Église.

Le contraire aurait été de loin plus étonnant, d’ailleurs.

Mise en contexte : l’Archevêque de Lyon, le plus haut placé de l’Église dans l’Hexagone, a été condamné début mars à six mois de prison avec sursis pour avoir gardé secrets des abus sexuels commis sur des enfants par un prêtre lui étant subordonné. Il a porté le verdict en appel.

Pour justifier son refus de démettre le cardinal Barbarin de ses fonctions, le pape François a évoqué la présomption d’innocence, qui prévaut jusqu’à l’issue de son second procès.

Néanmoins, cette décision, bien que prévisible, s’inscrit à contre-courant de ce qu’on observe ailleurs alors que le mouvement #MeToo continue de faire des vagues.

Partout, on se dissocie d’hommes — parce qu’ils font l’objet de la très grande majorité des dénonciations — dès qu’ils font l’objet d’allégations à propos d’un geste déplacé qu’ils auraient commis.

Quand Gilbert Rozon a été visé par plusieurs plaintes, TVA a retiré ses galas Juste pour rire des ondes. L’empire du rire a été vendu à des intérêts américains. Des humoristes ont choisi de lancer leur propre festival d’humour pour s’éloigner de l’influence du dragon déchu.

Quand Éric Salvail a fait l’objet de dénonciations en série dans un article de La Presse, V a immédiatement cessé la diffusion de son talk-show de fin de soirée. Rouge FM en a fait de même avec sa quotidienne du retour. On a vite fait de lui trouver des remplaçants.

Quand un jeune homme a raconté avoir été agressé par Kevin Spacey, celui-ci a été éjecté de la série House of Cards, dont il était pourtant la superstar. Le réalisateur de son tout dernier film l’a également gommé du long-métrage, quitte à retourner derrière la caméra pour reprendre ses scènes avec un nouvel acteur.

Quand le documentaire Leaving Neverland a ravivé les allégations de pédophilie autour de Michael Jackson, de nombreuses stations de radio ont cessé de faire jouer les tubes du défunt roi de la pop. On se demande maintenant à quel point il faut dissocier l’oeuvre de l’artiste. Un musée d’Indianapolis a également retiré de ses expositions trois artefacts en lien avec la star.

Enfin, je vous épargne la longue liste des mesures prises depuis le tout premier cas d’envergure, celui du producteur américain Harvey Weinstein, devenu plus que radioactif depuis les premières dénonciations à son endroit.

Finie, la complicité

Tous ces hommes n’ont pas encore été jugés, à l’exception de Jackson, qui a été acquitté en 1993 et en 2005 dans des cas impliquant d’autres victimes que celles qui figurent au documentaire.

Comme le cardinal Barbarin, ils bénéficient donc de la présomption d’innocence.

Pourquoi donc une différence si marquée dans le traitement de l’homme d’Église par le Vatican ? Certes, contrairement aux autres, on ne reproche pas au cardinal Barbarin d’avoir commis lui-même une inconduite sexuelle, mais seulement d’avoir été complice par omission.

Mais la clé à cette énigme réside surtout dans l’évolution des mentalités. Ou plutôt dans le fait que celle du coeur de l’Église catholique n’a pas évolué, disons.

Être complice n’est plus permis ni toléré. Des actes répréhensibles, qu’ils soient commis dans un contexte professionnel ou personnel, méritent d’être punis et personne ne souhaite être associé à quelqu’un dont la moralité est entachée.

L’Église, avec le pape François à sa tête, préfère encore laisser les victimes porter le fardeau de la preuve que d’admettre qu’un homme de foi pourrait avoir péché. Telle sera leur croix à porter.

Et cette décision fera plus de mal à l’Église que l’odieux de démettre un des siens.

Il y a un fait heureux, toutefois, à toutes ces histoires : les victimes sont de plus en plus prises au sérieux.

Lorsqu’elles sortent de l’ombre, on prend le temps de les écouter plutôt que de défendre automatiquement les agresseurs présumés, comme si chaque dénonciation n’était qu’une tentative de salissage éhontée.

Se ranger derrière un agresseur présumé sans mesurer l’ampleur de ce qu’on lui reproche peut être embarrassant si les faits s’avèrent. Vaut donc y penser à deux fois avant de prendre position.

Rappelons-nous la bourde de la regrettée Lise Payette lorsqu’elle s’est bousculée à la défense de son ami Claude Jutra, accusé de pédophilie après des décennies passées dans la tombe. D’ailleurs, la controverse lui a fait perdre l’honneur de donner son nom aux prix québécois du cinéma, qu’on appelle désormais les Iris.

Celui-là, comme Jackson, ne subira pas de procès pour les actes qu’on lui a reprochés. Ne leur survivent que leurs oeuvres, leur souvenir, mais aussi leurs victimes alléguées.

Et peut-être d’autres qui gardent encore le silence.