Comme pour n’importe quelle autre drogue, vient un moment où on cherche toujours à obtenir plus de «likes»; le statu quo étant signe que notre étoile pâlit.

On m’aime, donc je suis

CHRONIQUE / Une des premières choses qu’apprennent les policiers en devenir — je suppose — est de ne jamais négocier avec un criminel. C’est pourtant ce qu’a fait le Service de police de Torrington, dans l’État du Connecticut, en acceptant un curieux accord avec un fugitif en cavale.

Le criminel en question, Jose Simms, recherché pour avoir omis de se présenter en cour à plusieurs reprises, a proposé de se rendre aux forces de l’ordre lorsque son avis de recherche publié sur Facebook obtiendrait plus de 20 000 mentions « j’aime ».

Les policiers ont diminué les enchères à 10 000 « likes ». Finalement, les deux parties se sont entendues pour une arrestation pacifique à 15 000 petits pouces en l’air. Un objectif rapidement atteint, puisque la nouvelle insolite a fait le tour du globe.

Évidemment, les policiers poursuivaient tout de même leur enquête dans l’espoir de mettre la main au collet du malfrat. Ils ont bien fait, puisque celui-ci ne s’est pas présenté au poste de police même s’il avait perdu son pari par des dizaines de milliers de « j’aime ».

Une tactique similaire a pourtant porté ses fruits, en novembre dernier, cette fois dans l’État de Washington. Le criminel recherché, Anthony Akers, avait en effet « aimé » son propre avis de recherche, allant même jusqu’à annoncer sa reddition en commentaire, ce qu’il fit quelques jours plus tard à titre de nouvelle vedette virale du Web.

Notoriété instantanée

Il y a fort à parier que ces deux fugitifs ont vu dans leur avis de recherche une manière de goûter à la célébrité instantanée. N’est-ce pas là le pouvoir magique d’Internet que d’offrir gloire et richesse à un quidam qui a été filmé au bon endroit, au bon moment?

C’est à croire qu’aujourd’hui, la clé de la réussite est d’obtenir suffisamment de mentions « j’aime ». Cette philosophie est d’ailleurs le fondement du mouvement, somme toute assez récent, ayant porté les influenceurs au statut de vedettes instantanées.

La pertinence et la connaissance sont remplacées par la notoriété, peu importe de quelle manière elle est gagnée.

Parlez-en à Katarina Zarutskie, une jeune blogueuse américaine qui a connu la gloire après s’être fait mordre par un requin dans sa quête de la photo parfaite.

Et comme pour n’importe quelle autre drogue, vient un moment où on cherche toujours à obtenir plus de « likes », le statu quo étant le symptôme d’une étoile qui pâlit. Il faut donc toujours pousser le bouchon un peu plus loin pour continuer à susciter l’intérêt de ses admirateurs.

On m’aime, donc je suis.

Un vernis qui s’écaille

Mais cette célébrité n’est pas gage de réussite, comme en témoigne la mésaventure de Arii, une star d’Instagram comptant 2,6 millions d’abonnés.

La jeune femme a été incapable de vendre les 36 t-shirts nécessaires pour convaincre une compagnie de vêtements de lancer une marque dont elle serait l’égérie.

Quand le vernis s’écaille, il est difficile d’être pardonné par nos millions d’adorateurs. Le retour sur Terre est difficile.

Parlez-en à Rawvana, une influenceuse promouvant ouvertement un mode de vie vegan, des jeûnes à l’eau pendant 25 jours et des régimes draconiens de perte de poids. Son monde s’est écroulé lorsqu’une vidéo la montrant en train de manger du poisson s’est mise à circuler. Malgré ses excuses, dans lesquelles la jeune femme parlait également de ses graves problèmes de santé qu’elle n’osait cependant pas lier à son mode de vie, sa crédibilité ne s’en est jamais remise.

Parlez-en à James Charles, premier ambassadeur masculin de la marque de cosmétiques Cover Girl, découvert lorsqu’il a insisté pour reprendre sa photo de classe — avec son propre éclairage — afin que son maquillage soit on point. Il doit sa déchéance [comprendre: la perte de trois millions d’abonnés en trois jours] à une publication dans laquelle il a fait la promotion d’un produit concurrent à celui commercialisé par sa mentore, Tati Westbrook. Ont suivi plusieurs vidéos dans lesquelles le youtubeur était accusé d’avoir harcelé sexuellement des hommes tout en les sachant hétérosexuels. Ses excuses en live lui permettront-elles de se racheter?

Des gens comme les autres

Qu’ont en commun toutes ces personnalités? Une fois le cellulaire éteint, une fois déconnecté d’Instagram et de Facebook, ce sont des gens comme les autres. Leur vie est assurément moins glamour qu’ils ne le laissent paraître.

Akers a fait un séjour en prison et Simms fera de même lorsqu’il sera épinglé. Zarutskie conservera probablement une cicatrice de sa mésaventure. Arii ne portera pas de vêtements à sa griffe à court terme; Rawvana ne cessera jamais d’avoir faim et James Charles ne sera pas plus à l’abri d’un breakout de boutons que quiconque.

Bref, la vraie vie, c’est beaucoup plus que simplement des « j’aime ».

S’il y a une leçon à retenir de ces vedettes du Web, ce n’est pas nécessairement ce qu’ils ont fait pour intégrer le jet-set de la Toile, mais plutôt que cette célébrité, factice et superficielle, peut disparaître aussi vite qu’elle était arrivée.

Si seulement c’était possible d’en parler à ce couple d’influenceurs d’origine indienne qui, pour avoir le selfie parfait, est mort dans la vallée du Yosemite après être tombé dans le Grand Canyon. La gloire posthume vaut-elle réellement la chandelle?

Au final, quel héritage ces personnalités du Web légueront-elles une fois retournées dans l’ombre?

Poser la question, c’est un peu y répondre.