Il y a de quoi craindre un retour aux cliniques d’avortement clandestines et à des techniques plus « artisanales » d’interruption de grossesse, risquées pour la santé des femmes.

Mon corps, c’est mon corps

CHRONIQUE / C’est d’une très grande ironie. Au même moment où la ministre de la Santé Danielle McCann relançait le débat de la couverture publique des frais de fertilisation in vitro au Québec d’ici 2020 en annonçant la création d’un groupe d’experts, mercredi, l’État de l’Alabama adoptait une loi très sévère contre l’avortement.

D’un côté de la frontière, le gouvernement québécois souhaite rétablir le paiement d’un cycle de fertilisation pour les couples infertiles, après que son prédécesseur ait mis fin à la pratique en 2015.

De l’autre, on criminalise de nouveau ce qui constitue une importante avancée dans le droit des femmes, soit celui de choisir la maternité ou d’y renoncer.

L’Alabama est le tout dernier d’une liste — qui s’allonge dangereusement — d’États américains qui recommencent à légiférer sur l’avortement et la contraception. Selon une dépêche de l’Agence France-Presse, plus de la moitié des États américains ont, ensemble, adopté jusqu’à 300 mesures législatives à propos des interruptions volontaires de grossesse depuis le début de cette année. Le tout pour en limiter l’accès.

Jusqu’à présent, six États ont choisi d’interdire les avortements, parfois à partir de la sixième semaine de grossesse, lorsque le cœur du fœtus est perceptible.

La loi de l’Alabama est cependant la plus sévère, car dès que la grossesse est connue, il devient interdit d’y mettre un terme.

La manœuvre vise à rouvrir le débat en Cour suprême afin de faire invalider le célèbre jugement Roe c. Wade, rendu en 1973, et garantissant ce droit aux femmes.

C’est parfois à ce moment précis, voire plus tard, que des femmes réalisent qu’elles sont enceintes.

Rétrograde

Il a été souligné à gros traits que les élus républicains de l’Alabama ayant choisi d’interdire l’interruption volontaire de grossesse n’étaient que des hommes. Vingt-cinq hommes qui, de surcroît, n’ont aucune idée de ce que représente une grossesse pour une femme, tant du point de vue physique que psychologique, ou même économique. Encore plus si celle-ci n’est pas souhaitée.

Parce que la loi adoptée chez nos voisins du Sud interdit aussi l’avortement en cas de viol ou d’inceste.

« Vous n’avez pas à élever cet enfant. Vous n’avez pas à le porter. Vous n’avez pas à veiller à ses besoins. Vous n’avez rien à faire pour cet enfant, mais pourtant, vous voulez décider pour sa mère », s’est insurgée, avec raison, la sénatrice d’État Vivian Davis Figures.

Pour prouver le caractère sexiste de la mesure, l’élue a suggéré de rendre criminelle la vasectomie, ce qui n’a pas été accepté.

Évidemment.

Notre corps nous appartient-il ?

Bref, ce que cela nous apprend, c’est qu’aux États-Unis, trop d’hommes pensent encore avoir des droits sur le corps des femmes.

Ça nous apprend aussi que la contraception est encore une affaire de femmes, lorsque celles-ci peuvent y avoir accès, mais que si elles tombent enceintes malgré elles, ces femmes doivent s’arranger avec leurs troubles, même si un enfant, ça se fait à deux.

Gageons que dans les États où de telles lois ont été adoptées, si elles ne sont pas invalidées par un juge, le nombre d’adolescentes devenant mères trop tôt pourrait augmenter en flèche.

La loi de l’Alabama ne punira pas une femme qui subirait un avortement, mais avec des peines d’emprisonnement pouvant aller de 10 à 99 ans suivant un verdict de culpabilité, elle a de quoi décourager plusieurs médecins de pratiquer l’intervention. On peut craindre un retour aux cliniques d’avortement clandestines et à des techniques plus « artisanales » d’interruption de grossesse, risquées pour la santé des femmes.

On devrait presque se réjouir qu’au Texas, la proposition de considérer un avortement comme un homicide passible de la peine de mort a été rejetée par les élus.

Ouf !

Éviter des drames

J’ose croire que, chez nous, de telles propositions ne seraient jamais envisagées.

Moi qui n’ai pas encore entendu le tic tac de mon horloge biologique, je ne pourrais m’imaginer être forcée de mettre au monde un enfant que je n’aurais pas choisi d’avoir. J’aurais peur de ne pas être à la hauteur.

Dans la foulée de « l’affaire de la fillette de Granby », il y a deux semaines, ma collègue Isabelle Gaboriault signait une chronique dans laquelle elle rapportait à quel point il devait être frustrant et désespérant pour des couples incapables d’avoir un enfant de voir ceux des autres être maltraités et manquer d’amour, parfois même au point d’en mourir.

Quelle serait la vie de ces enfants non désirés qui verraient le jour si l’avortement n’était pas une option ?

Combien d’autres vivraient l’enfer comme la fillette de Granby, ou encore celle de Québec, il y a un peu plus d’un an ? Son petit corps avait été jeté dans une poubelle.

Combien d’autres se retrouveraient pris dans le système de protection de la jeunesse, transférés d’une famille d’accueil à une autre dans l’espoir d’atterrir, peut-être un jour, dans une famille aimante qui voudra bien les garder sous leur toit pour la vie ?

Pour une minorité de personnes, refuser de devenir parent est parfois le meilleur service qu’ils peuvent rendre à un enfant.