Ainsi, ce n’est pas la faute des assureurs si les gens ne sont pas assurables. C’est qu’ils ne sont pas de bons malades.

Les bons malades

CHRONIQUE / «Aucune prestation n’est payable, en vertu du présent contrat, pour toute invalidité résultant directement ou indirectement de : stress, anxiété, dépressions, épuisement professionnel, névroses, psychoses, syndrome de fatigue chronique, fibromyalgie, troubles de personnalité, abus de psychotropes ou tout autre trouble émotionnel ou psychiatrique, y compris toute manifestation de ces affections, les traitements s’y rapportant, ainsi que les complications pouvant s’ensuivre.»

Alouette! Si vous avez pu vous rendre au bout de cette longue condition sans vous endormir, félicitations! Vous venez de lire une clause d’exclusion dans mon contrat d’assurance hypothécaire, qui finalement rend ma protection caduque sauf si je me casse une jambe en ski ou que je développe un cancer. Heureusement que je ne skie pas!

Si vous en avez le courage, lisez maintenant le paragraphe suivant du document qui fait environ 15 pages:

«Une reconsidération (de l’exclusion) serait possible après cinq ans sans récidive, ni traitement ou médication, arrêt de travail (...)»

Bref, mes chances d’être admissible après mon «purgatoire» de cinq ans, qui achèvera sous peu, semblent bien minces. En connaissez-vous des gens qui seraient capables de passer cinq années entières avec un sourire étampé dans la face en permanence?

Je n’ai peut-être pas vécu d’arrêt de travail depuis cinq ans, mais quand j’ai senti les symptômes de mon trouble d’anxiété généralisé (TAG) revenir, j’ai fait le choix d’aller demander de l’aide à nouveau.

Mais pour mon assureur, d’avoir été traitée une seconde fois durant cette période de cinq ans pour éviter de me retrouver sur le carreau — et donc pour éviter de lui réclamer une indemnisation — n’est pas le signe de m’être prise en main. C’est plutôt une preuve que ma faiblesse m’habiterait toujours et que je serai à tout jamais un client vulnérable à ses yeux.

Il aurait fallu que je guérisse une fois pour toutes du premier coup.

Qu’on se le dise (une fois de plus): les compagnies d’assurance sont des entreprises privées qui peuvent imposer ce type de conditions à leurs clients et même en refuser.

Surtout qu’on sait que les problématiques de santé mentale sont de plus en plus présentes et que le stress et l’anxiété sont à l’origine d’un plus grand nombre d’arrêts de travail, il faut s’attendre de plus en plus à ce type de clauses d’exclusion.

Au pays, la santé mentale coûte environ 16 milliards de dollars par année aux entreprises, souligne par ailleurs Entreprises Québec.

Selon des statistiques de la Fondation Douglas, cinq des dix causes les plus importantes d’incapacité au monde relèvent de troubles mentaux.

Le Québec n’y fait pas exception. Un rapport publié en janvier 2019 par l’Institut canadien des actuaires, au terme d’une enquête auprès des 16 assureurs offrant environ 99 % des contrats d’assurances collectives, révélait que dans la province, les troubles mentaux, toutes catégories confondues, comptaient pour 33% des réclamations d’invalidité au Québec. Au Canada, ils représentaient 25% des requêtes d’indemnisation. Fait à noter, près d’un dossier sur deux ayant pour cause un trouble mental émane du Québec.

Bref, l’équation laisse présager de plus en plus d’invalides, mais de moins en moins d’indemnisés.

Si je ne bénéficiais pas d’une assurance collective à mon travail, je pourrais toujours «embarquer» sur celle de mon conjoint. Mais si je n’avais pas de conjoint, ce serait une toute autre paire de manches.

J’ai ressorti mon contrat d’assurance après avoir visionné un reportage du journaliste Sébastien Desrosiers de Radio-Canada, traitant du cas d’une jeune femme aux prises avec une problématique similaire.

La jeune femme de 26 ans, elle aussi atteinte d’un TAG, n’a pas voulu être identifiée à la caméra, de crainte que cela lui nuise auprès d’éventuels employeurs. Signe que le tabou est encore très grand à propos de la maladie mentale, quelle qu’elle soit...

Je me suis reconnue dans son témoignage où elle indique être incapable de s’assurer au privé en raison de son historique médical.

Son histoire, c’est celle de centaines d’autres.

«Malheureusement, les données démontrent, statistiquement, que les gens qui ont ce trouble risquent de se suicider ou d’avoir des comportements liés à leur maladie qui font en sorte qu’ils sont à risque de décéder plus rapidement», explique la présidente de la branche québécoise de l’Association canadienne des compagnies d’assurance de personnes, à la caméra.

«Lorsqu’une compagnie d’assurance évalue un risque, le risque est basé sur des données probantes», ajoute Lyne Duhaime.

Ainsi, ce n’est pas la faute des assureurs si les gens ne sont pas assurables. C’est qu’ils ne sont pas de bons malades.

Parlez-en à Catherine Gélinas, une femme ayant vécu une dépression, de l’anxiété et de l’épuisement, en plus du deuil de sa mère. Son assureur a refusé de l’indemniser pendant plusieurs mois.

Deux experts mandatés par l’assureur en question ont rencontré Mme Gélinas, dont l’histoire a été racontée par le Journal de Montréal en août dernier. Ils «notent que la patiente ‘‘est à l’heure’’, s’exprime bien et n’a pas une allure négligée, laissant croire qu’elle ne serait pas en dépression».

Comme si toutes les personnes dépressives étaient sales et croches. Non, au contraire. Il s’en trouve peut-être dans votre entourage qui ont l’air de péter le feu, mais qui en dedans crient silencieusement à l’aide.

Et que dire de Samuel Archibald, dont la situation qu’il avait dénoncée dans une lettre ouverte avait fait grand bruit en février 2018.

«À un moment où il est difficile pour moi d’ouvrir une lettre ou de répondre au téléphone, j’ai dû harceler ma compagnie d’assurances, en vain, afin d’obtenir des précisions, en attendant souvent un retour d’appel pendant une semaine entière et me débattant dans la paperasse. J’ai tenté d’épuiser mes recours afin de ne pas me rendre jusqu’à la poursuite», écrivait-il dans son texte intitulé Je ne fais pas une vraie dépression dans La Presse.

Dans tous les cas, les problématiques rencontrées avec les assureurs ajoutent un stress supplémentaire au bénéficiaire souffrant d’une problématique de santé mentale.

Ces gens, comme eux et moi en 2015, essaient déjà de toutes leurs forces de prendre du mieux.

Ces batailles sont éprouvantes. Déjà, ils souffrent, mais ils doivent constamment prouver qu’ils souffrent, et qu’ils souffrent assez en plus.

Quand on a une jambe cassée, on a une radiographie et un plâtre. Quand on a certaines maladies, des analyses sanguines le confirment.

Une maladie mentale? Il faut être convaincant.

Qu’on se le dise.