Chaque jour depuis 50 ans, Jeannine Mailloux est consciente du prix de la vie.

La vie qui va, la vie qui s’en va

CHRONIQUE / Je suis toujours mélancolique, le 12 octobre.

Ce jour-là, c’est l’anniversaire de naissance de ma mère, Martine, décédée trop jeune à l’âge de 50 ans, en mars 2012.

Elle est partie après le combat d’une vie durant: vivre.

Atteinte d’un trouble de la personnalité limite, ma mère a vécu de très longs épisodes dépressifs, beaucoup plus longs et fréquents que les périodes heureuses de son existence. Bref, elle a eu le mal de vivre toute sa vie sans qu’on ne puisse rien y faire. On pourrait mettre ça sur le compte de son existence parsemée d’embûches et d’épreuves. Mais s’il y a quelque chose que je sais, c’est que ce ne sont pas toujours ceux qui l’ont facile qui savourent le plus la vie.

Au cours des dernières semaines, j’ai eu l’occasion de parler de la vie avec deux femmes au vécu bien différent, et qui, elles aussi, ont quelque chose à souligner en cette longue fin de semaine. En sont ressortis deux charmants récits que j’ai envie de partager avec vous aujourd’hui.

Une deuxième chance

Tous les jours depuis 16 ans, Jeannine Mailloux — Janou, pour les intimes — contemple le lac Boivin par la fenêtre de son appartement au Pignons du lac, rue Denison Est, à Granby.

Chaque jour, la Granbyenne le vit comme si c’était à la fois le premier et le dernier. Elle fait cela depuis un grave accident duquel elle aurait pu ne pas s’en sortir.

C’était le 14 octobre 1969.

Comme ce week-end, c’était la fin de semaine de l’Action de grâce. Mme Mailloux revenait d’une visite chez sa famille, dans la région du Saguenay, quand le conducteur du véhicule dans lequel elle était passagère en a perdu la maîtrise, heurtant violemment un poteau électrique.

Comble de malheur, la voiture dans laquelle elle prenait place a été percutée de plein fouet par un autre véhicule avant l’arrivée des secours.

Ce soir du 14 octobre 1969, Jeannine Mailloux s’est retrouvée paralysée de la taille jusqu’au bout des orteils.

Quatre mois à être immobile, sur le dos, à l’hôpital, suivis d’une année complète de rééducation, sans oublier les séquelles et les douleurs permanentes de cette mésaventure, le poids de l’isolement à porter et le deuil d’une vie où elle aurait pu devenir enseignante, danseuse ou pianiste de concert. Jeannine Mailloux aurait eu toutes les raisons du monde d’en vouloir à la Terre entière et à son Dieu en qui elle croit toujours fermement.

Mais non.

«Le goût de vivre est toujours resté, malgré les heurts», clame-t-elle.

Après deux mois d’hospitalisation, elle s’est mise un jour à ressentir des picotements dans une de ses jambes, inertes et insensibles depuis son accident. Au même moment, la chanson C’est beau la vie de Jean Ferrat brisait le silence de la chambre d’hôpital. Un signe aux yeux de la musicienne.

«Quand cet accident est arrivé, je n’étais pas particulièrement heureuse, raconte la dame. À ce moment-là, je me suis sentie revivre, renaître. J’ai réalisé le prix et la valeur de la vie. Parce que je l’avais perdue et retrouvée.»

Son amour de la musique et des mots a bercé ses jours les plus difficiles.

Après avoir lancé un disque, en 2016, offrant un florilège de ses compositions, l’écrivaine primée rêve de publier un recueil où se marieraient quelques-uns de ses innombrables poèmes et des textes un peu plus autobiographiques.

«Je n’ai pas réussi à faire tout ce que je voulais faire, mais je suis contente quand même de ce que j’ai fait, dit-elle. Ça a été mon possible à moi.»

Avoir des projets et des rêves: n’est-ce pas là le signe d’un désir de vivre pleinement?

À un moment, durant notre rencontre, Jeannine Mailloux me pointe de sa main tremblotante l’une des toiles accrochées au mur de son bureau. On y voit une danseuse aux habits multicolores. Elle me souffle qu’il s’agit là d’une de ses créations.

«C’est ce que j’aimerais être quand je serai au paradis.»

À 108 ans, Rose Tétreault n’a perdu ni sa vivacité d’esprit ni son sens de la répartie.

Les deux secrets d’une longue vie

Pour sa part, Rose Tétreault soufflera 108 bougies dimanche.

Elle n’a pas besoin de lunettes; son œil vif est toujours bien aiguisé même s’il faut lui parler très fort parce qu’elle est un peu dure de la feuille.

Certes, sa santé se détériore, l’âge ayant son effet sur son corps vieillissant, mais la dame n’a perdu ni sa vivacité d’esprit ni son sens de la répartie.

«Je pense toujours que je vais mourir d’une semaine à l’autre, mais il faut croire que ce n’est pas encore mon tour!», lance la dame plus que centenaire lorsqu’on lui demande comment elle va.

La principale intéressée, qui demeure à la Résidence Bedford depuis quelques années, mais qui a notamment vécu seule et de manière autonome jusqu’à ses 95 ans au HLM de Farnham, attribue sa grande longévité à deux choses toutes simples.

D’abord, sa foi.

«Je suis toujours allée à la messe! J’ai toujours fait une prière matin et soir et je dis trois chapelets par jour!», affirme-t-elle.

Ensuite, l’amour.

L’amour qui rend chaque jour un peu plus doux.

«La vie, c’est nous qui la faisons. Elle sera à l’image de ce qu’on veut vraiment. Il faut [donc] aimer pour être heureux», confie celle qui est veuve depuis 1979, mais dont le défunt mari, Napoléon, lui a fait cadeau de 7 enfants, 16 petits-enfants, ainsi que de nombreux arrière et arrière-arrière-petits-enfants.

Ceux-ci se relaient fréquemment pour visiter la matriarche et lui tenir compagnie.

«Je suis bien entourée!», lâche-t-elle, reconnaissant toutefois avoir un parti pris: «Quand ce sont les nôtres, ils sont toujours fins, ce sont toujours les meilleurs!»

Pour ses 108 ans, Rose Tétreault n’a qu’un souhait: avoir la santé.

La santé qui lui permettra de continuer à chanter, de recevoir sa famille et de faire ses mots croisés qu’elle apprécie tant.

Et on la lui souhaite, afin qu’elle puisse voir vieillir les siens au moins une année de plus.