Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Quelle est la valeur d’une vie et comment peut-on déterminer qu’une vie vaut plus qu’une autre?  
Quelle est la valeur d’une vie et comment peut-on déterminer qu’une vie vaut plus qu’une autre?  

La bourse ou la vie

CHRONIQUE / «Les morts, c’est parce qu’ils étaient dus. » J’ai été estomaquée de lire cette réponse d’un passant interrogé par mon collègue Pascal Faucher qui effectuait un sondage éclair sur la rue Principale à propos du port du masque. 

Le monsieur en question était contre, affirmant que d’éviter les foules lui suffisait comme protection contre le maudit coronavirus.

C’est d’autant plus ironique que l’auteur de cette citation est un octogénaire, ciblé par les autorités de la santé publique comme faisant partie du groupe démographique le plus à risque de vivre des complications ou de mourir s’il contracte la COVID-19.

« Dus » pour mourir. En quelque part, on est tous dus pour mourir, c’est la fin logique de la vie.

Mais on ne meurt pas tous comme on devrait, paisiblement. La COVID-19, c’est une faucheuse qui vole des vies qui n’auraient pas dû finir comme ça.

Est-ce que Laurence Ménard, cette travailleuse sociale de 33 ans et mère monoparentale était « due »? Ou cette jeune femme de 27 ans, devenue la plus jeune victime de la maladie au Québec? Est-ce que les préposés aux bénéficiaires qui sont morts en veillant sur leurs patients étaient « dus »? Est-ce que toutes les personnes âgées tuées par le virus étaient « dues »?

Permettez-moi d’en douter.

La loterie du sacrifice humain

Ça fait presque deux mois que nous sommes confinés et un peu plus que la pandémie affecte l’Amérique du Nord. Oui, c’est long. C’est normal de devenir impatient: nos vies sont en suspens et l’économie s’est effondrée...

L’économie. Le motif le plus souvent évoqué pour en appeler à un déconfinement un peu plus rapide.

Pour certaines personnes, un certain nombre de morts est acceptable si cela permet la reprise de l’économie et le retour à la normale pour la majorité.

Qui donc composera cette minorité de sacrifiés, cette chair à canon humaine devant l’ennemi invisible?

Le problème avec cette vision des choses, c’est que ni ceux qui la prônent, ni les autorités, ni le virus lui-même n’ont le loisir de choisir qui vivra et qui mourra au terme de ce sombre épisode de nos vies.

C’est un coup de dés. La loterie de la vie.

Et même si c’était possible de déterminer arbitrairement les éventuelles victimes de la COVID au nom de l’intérêt du plus grand nombre, qui devrait-on choisir? Pourquoi et comment?

Une tombola ou un tirage au sort? Les Bélier ascendant Capricorne qui ont les yeux bruns? Ceux qui n’aiment pas la soupe aux pois?

Est-ce qu’on sacrifie nos petits vieux, ceux qui ont bâti le Québec d’aujourd’hui, ou bien privilégierons-nous les taulards ou les assistés sociaux qui, selon plusieurs, ont une dette envers la société? 

Ou pourquoi pas les sans-abri, les immigrés clandestins ou les handicapés? Aux yeux de certains, on ferait d’une pierre deux coups...

C’est ce que certains disaient, d’ailleurs, dans l’Allemagne de la fin des années 1930...

Après avoir choisi nos sacrifices humains, qu’est-ce qu’on fait avec?

On les place tous dans un bunker en attendant qu’ils se contaminent tous les uns les autres et qu’ils meurent? On sort les corps, on désinfecte (quoi que...) et on recommence au besoin?

Tiens, ça me rappelle aussi l’Allemagne de l’entre-deux-guerres et ses tristement célèbres douches au Zyklon B...

Ma vie pour la tienne

Tout ça ramène à une question existentielle et essentielle : quelle est la valeur d’une vie et comment peut-on déterminer qu’une vie vaut plus qu’une autre? Quel est le seuil où cette valeur est suffisamment basse pour valoir un sacrifice au nom du bien commun?

Une vidéo d’abord réalisée pour une campagne de sécurité routière a été modifiée par un internaute afin de l’adapter au coronavirus.

On y voit un homme mentionner qu’il est prêt à ce qu’entre 70 et 700 personnes meurent si cela permet à l’économie de reprendre. On lui a ensuite demandé s’il pensait toujours la même chose si la totalité des membres de sa famille faisait partie des victimes, au même moment où les proches de l’homme arrivaient vers lui.

En larmes, il s’est ravisé. C’est un peu ça, le coeur du problème.

C’est facile de ne pas s’émouvoir du sort des autres quand on n’est pas personnellement touché. C’est autre chose de défendre un tel point de vue quand nos proches pourraient disparaître.

Si l’octogénaire avait perdu un membre de sa famille à cause du coronavirus, dirait-il encore que celui-ci était « dû »?

Mon petit doigt me dit que ce serait plutôt une injustice.

La souffrance d’autrui, même d’un inconnu, ne suffit-elle pas à vous émouvoir assez pour changer d’idée?

Dans le contexte d’une pandémie, des morts étaient inévitables. Assurément pas toutes, mais certaines étaient inévitables. D’autres le seront aussi.

Aucun, mais absolument aucun, candidat ne fera toutefois l’unanimité pour la loterie du sacrifice humain qui, heureusement, est un concept encore absurde et impensable.

Sinon, cela voudrait dire que l’humanité aurait failli à sa mission et qu’elle aurait perdu toute son essence.

L’empressement de retrouver son petit confort au quotidien de même que ses habitudes vaut-il le sacrifice collectif de plusieurs centaines, voire des milliers, d’autres vies?

Poser la question c’est y répondre. Je pense qu’on peut prendre notre temps.