Marie-Ève Martel
Certains proposent d’envoyer les prestataires d’aide sociale travailler dans les champs pendant la crise, comme si les bénéficiaires avaient une dette envers les autres contribuables parce que nous vivons dans une société qui a fait le choix de se doter d’un filet social.
Certains proposent d’envoyer les prestataires d’aide sociale travailler dans les champs pendant la crise, comme si les bénéficiaires avaient une dette envers les autres contribuables parce que nous vivons dans une société qui a fait le choix de se doter d’un filet social.

Au-delà du chèque

CHRONIQUE / Ça fait quelques semaines que je me mords le dedans des joues. Que je serre les poings et les dents. Que je me dis que ça ne vaut pas la peine d’alimenter ce débat-là, que les gens qui l’ont lancé ont une idée toute faite sans réaliser à quel point certains stéréotypes sont profondément ancrés dans leur esprit. Mais aujourd’hui, c’est assez.

Ce qui n’était qu’un bruit de fond il y a quelque temps est en train de devenir un véritable tintamarre dans certains cercles virtuels où j’ai des contacts.

La question du manque de main-d’oeuvre, du besoin en bénévoles, mais aussi des prestataires de l’aide sociale, que certains voudraient bien voir aller travailler dans les champs ou dans les CHSLD comme préposés aux bénéficiaires ou à l’entretien pendant la pandémie. Une suggestion à laquelle se greffent toutes sortes de préjugés sur leur paresse ou leur manque de volonté à travailler.

Bien oui. Les «hosties» de BS, les «maudits» BS, appelez-les comme vous voulez.

Pour ma part, je préfère parler de personnes vivant de mesures d’aide sociale; ce sont des humains au-delà du chèque qu’ils reçoivent chaque mois, mais dont ils sont devenus, aux yeux de plusieurs, indissociables. Au point de ne représenter pour ceux qui les regardent de haut que la valeur de leur prestation mensuelle.

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Bref. Certaines personnes croient qu’il revient aux assistés sociaux de «faire leur part» pendant la crise et d’aller travailler à leur place, comme si, parce qu’ils n’occupent pas un emploi, ils étaient de moindre valeur et «sacrifiables».

Autant certains ont osé en appeler au déconfinement rapide parce que «ce ne sont que des vieux» qui meurent de la COVID-19 dans les CHSLD, autant ils s’en trouvent pour dire qu’il serait grand temps que ces «fainéants» qui siphonnent les deniers publics sans rien en échange prennent la relève de ceux qui sont «réellement» pénalisés par la crise.

Comme si les bénéficiaires avaient une dette envers les autres contribuables parce que nous vivons dans une société qui a fait le choix de se doter d’un filet social.

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La suggestion part probablement d’une bonne intention et qui semble logique aux yeux de plusieurs, comme un et un font deux. Des gens qui sont chez eux à rien faire, sur le bras de la Reine, pourraient bien nous le rendre en allant au front pendant la crise.

Charmant sophisme.

Au Québec, probablement comme ailleurs, on diagnostique le Bougon un peu trop vite et un peu trop facilement. En février 2020, 354 183 personnes, dont 284 551 adultes, bénéficiaient des programmes de dernier recours. On est bien loin des quelque 813 000 prestataires recensés il y a 25 ans.

Du nombre, 43,5% présentent des contraintes sévères à l’emploi et 19,5%, des contraintes temporaires, soit environ les deux tiers des bénéficiaires.

Est-ce que certaines personnes, dans le passé et actuellement, ont abusé des avantages de notre système de filet social? Oui, et il faut les dénoncer. Mais il est tout aussi déplorable que ces cas, trop nombreux mais tout de même isolés, ont mené à une généralisation excessive d’un préjugé qui, qu’on le veuille ou non, pénalise et marginalise ceux qui font partie des plus vulnérables de la société.

Cette personne qu’on juge à mauvais escient est peut-être bénévole; elle s’implique peut-être même depuis très longtemps, avant même la crise. Cette autre est peut-être proche aidante auprès d’un membre de sa famille. Une troisième occupait peut-être un emploi d’appoint pour boucler ses fins de mois, un travail qu’elle a pu perdre en raison de la pandémie.

Il y en a peut-être d’autres qui ont levé la main pour s’impliquer depuis le début de la pandémie, sans qu’on ne le sache.

Il y a plein de manières de se rendre utile et de donner à son prochain qui ne sont pas nécessairement rémunérées. Il faut donc éviter de placer tout le monde dans le même panier.

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Surtout, être crosseur, fondamentalement, ça n’a rien à voir avec le compte en banque.

Il suffit de songer à certains escrocs notoires qui étaient loin d’avoir à s’inquiéter de la fin du mois au moment de commettre leurs crimes...

Et que dire de ces volontaires qui ont approché des agriculteurs pour les aider dans les champs, à condition que ce soit rémunéré au noir?

Être eux autres, je me serais gardé une petite gêne.