Marie-Ève Lambert
La Voix de l'Est
Marie-Ève Lambert
On ne peut pas porter tous les chapeaux en même temps de façon élégante.
On ne peut pas porter tous les chapeaux en même temps de façon élégante.

Journaliste au foyer

CHRONIQUE / Il s’est écoulé combien d’années depuis le 22 juin 2019? Cette journée-là, je vous disais au revoir pour un congé de maternité.

J’ai l’impression que ça fait 1000 ans, malgré le fait que bébé ait soufflé sa première bougie il y a à peine deux mois. À l’époque, La Voix de l’Est faisait encore partie du Groupe Capitales Médias et avait pignon sur la rue Dufferin. Une gazette papier était encore livrée six jours par semaine. On pouvait encore sortir, se réunir et se faire des accolades comme bon nous semblait. Le Dr Arruda était un parfait inconnu, les masques servaient uniquement au personnel de la santé et les termes coronavirus/COVID-19, confinement/déconfinement ou distanciation sociale/physique nous étaient parfaitement inconnus.

Je suis donc revenue au travail le 22 juin 2020 dans un tout autre monde. Une coopérative, des journaux en version électronique, du télétravail, des réunions Zoom... l’essentiel de la job reste la même, mais la façon de faire est totalement différente. Tellement, mais tellement de changements à assimiler en même temps! Je m’étais absentée un an, et ma réalité professionnelle avait changé boutte pour boutte.

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C’est à ce moment, précisément, que j’ai réalisé que l’univers continue de tourner même si notre réalité, elle, est d’une certaine façon mise sur pause. Je le savais, bien entendu, mais ça m’a frappé, là! Qu’on soit en congé de maternité, de maladie, en mise à pied, en vacances ou en pleine pandémie, le monde du travail poursuit son petit bonhomme de chemin. Avec ou sans nous.

Puis, j’ai eu une petite pensée pour Jessica, Isabelle, Sarah et toutes les valeureuses mamans qui ont décidé, consciemment, de mettre leur carrière en veilleuse pour quelques années afin d’être présente auprès de leur marmaille.

Oui, ça existe encore, des mères au foyer en 2020. Des femmes qui ont des diplômes en poche, un avenir professionnel prometteur, mais qui ont comme une révélation au moment d’accueillir leur premier bébé et qui décident de se dévouer entièrement à l’éducation de celui-ci et des autres à venir. J’en connais, et vous en connaissez peut-être.

En 2015, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a mené une enquête révélant que 11% des mères québécoises restent au foyer par choix. C’est environ une maman sur dix! De ce pourcentage, un peu plus du tiers (4%) sont des diplômées universitaires.

Chacune a bien sûr ses raisons pour prendre une telle décision, et je ne juge personne. La beauté de 2020, c’est justement d’avoir le choix de son mode de vie. Mais comme encore bien des gens, j’avais de la difficulté à comprendre ce qui peut bien motiver ces femmes à rester à la maison. Même et surtout si c’est pour quelques années seulement, le temps que les enfants grandissent et commencent l’école. Le retard qu’elles vont devoir rattraper sur le marché du travail après cette longue absence...

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Puis, j’ai compris. Petit à petit, dans la dernière année, j’ai réalisé certains avantages d’une telle décision. En congé de maternité, j’ai goûté et savouré un rythme de vie «juste correct». Je pouvais être la maman que je souhaitais être et avoir du temps pour moi entre les — néanmoins nombreuses — obligations familiales. Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas perpétuellement la plotte à terre, pour reprendre l’expression d’une blogueuse bien connue.

Je garde même de bons souvenirs du confinement printanier, alors qu’avoir mes trois petites à temps plein avec moi n’était pas de tout repos, c’est pour vous dire! J’ai toutefois remercié le ciel je ne sais trop combien de fois de n’avoir pas à faire la pieuvre entre le boulot et la famille à ce moment-là...

Avec raison, m’en rends-je compte maintenant. Car même si un semblant de normalité a repris son cours, depuis mon retour au travail, je sens que cet équilibre que j’avais enfin atteint durant la dernière année s’effrite. J’ai beau essayer de concilier travail et famille, je n’y arrive pas! Je cours, je cours... et je ne sais trop pourquoi ni pour quoi. J’ai l’impression d’être une «journaliste au foyer» en permanence... et ça n’a rien à voir avec le télétravail.

Donc je l’admets, j’ai moi aussi, dans les derniers mois, flirté avec l’idée de choisir entre ma carrière et ma famille. Ou plutôt avec celle de préserver ma santé mentale. Mais l’affaire, c’est que je sais pertinemment que je suis une meilleure maman quand je n’ai pas les enfants 24/7 avec moi. Quand je peux être autre chose qu’une mère. Quand j’ai d’autres défis qui me permettent de me réaliser.

Je pense qu’on est pas mal à être dans le même bateau. Homme ou femme. Mais qu’à un moment donné, il faut choisir, justement. Renoncer à quelque chose de moins important pour soi afin de se dévouer pour quelque chose à laquelle on accorde davantage de valeur. Pleinement, pas à moitié. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, comme dit un adage bien connu.

Ces mères au foyer ont fait un choix. C’est leur choix. On peut en faire un autre, mais il faut choisir. Quitte à prendre un peu de ci et un peu de ça. Alors, peut-être, faut-il seulement choisir de diminuer ses attentes. Ou encore déléguer. On ne peut pas porter tous les chapeaux en même temps de façon élégante.