Marie-Ève Lambert
La Voix de l'Est
Marie-Ève Lambert
Je n’ai rien contre le fait qu’un jeune s’installe devant son portable si mes enfants dorment, ou même qu’il le zieute si les petits s’amusent bien seuls. Mais quand ceux-ci réclament qu’on s’occupe d’eux, je ne demande pas qu’il se transforme en Mary Poppins, juste qu’il le fasse. Parce que c’est pour ça que je le paie.
Je n’ai rien contre le fait qu’un jeune s’installe devant son portable si mes enfants dorment, ou même qu’il le zieute si les petits s’amusent bien seuls. Mais quand ceux-ci réclament qu’on s’occupe d’eux, je ne demande pas qu’il se transforme en Mary Poppins, juste qu’il le fasse. Parce que c’est pour ça que je le paie.

Gardiens avertis

CHRONIQUE / Par une chaude soirée du mois d’août, j’étais assise sur mon balcon et surveillais mes deux plus grandes faire les sirènes dans la piscine quand deux jeunes filles sont apparues dans mon arrière-cour. «On vient proposer nos services de gardiennage.»

La vie est parfois surprenante. Cinq minutes plus tôt, je me disais justement qu’il faudrait bien que je me mette à la recherche d’une «petite gardienne» pour nous dépanner ou nous donner du lousse.

Ce n’est pas qu’on n’avait jamais fait appel à une adolescente pour prendre soin de notre marmaille, mon chum et moi. C’est juste que chaque fois, ça n’avait pas duré. On avait été trop souvent déçus, et on avait tiré un trait sur nos quelques heures de répit.

La cause principale de notre désenchantement: les cellulaires. «Il ne s’occupait pas de nous, il restait assis sur le divan avec son téléphone.» «Elle ne voulait pas jouer avec nous, elle regardait des vidéos sur son cellulaire.» Combien de fois mon ainée m’a-t-elle rapporté des paroles semblables avec une moue mi-triste mi-fâchée!

J’ai donc sourcillé en lisant un article du Soleil, la semaine dernière, intitulé Le Québec sous-paye-t-il ses gardiens avertis? 

Selon une enquête menée par le Carrefour Jeunesse-Emploi (CJE) de Portneuf, le salaire moyen des jeunes qui gardent des enfants s’élève à 7,33 $/heure au Québec. C’est à peine plus de la moitié du salaire minimum, passé à 13,10$ depuis le 1er mai. C’est aussi 3,75$ de moins que la moyenne des autres provinces du Canada, qui n’hésitent pas à payer au-delà de 11$ de l’heure.

Sur quoi se base-t-on pour justifier un si bas salaire dans la Belle Province? Rien de concret, à la grande surprise de Mathieu Bergeron, qui a réalisé en juin un sondage auprès de 2000 parents qui utilisent les services d’adolescents pour du gardiennage. «Pour moi, ce qui ressort c’est qu’au Québec, sous prétexte que les jeunes ne seraient pas en âge légal de travailler et ne payeraient pas d’impôts, on ne devrait pas les payer autour du salaire minimum. Aussi, le gardiennage est assimilé à rémunérer les ados à ne rien faire et à être sur leur téléphone parce que les enfants dorment. Donc, pourquoi les payer cher?», souligne le chargé de projet en équité et en gouvernance au Carrefour Jeunesse-Emploi de Portneuf dans l’article du Soleil.

Selon lui, «le bas salaire proposé pour ces adolescents qui font leur premier pas dans le ‘‘vrai’’ monde actif peut paver la voie de l’iniquité salariale». L’article n’explique toutefois pas comment ni pourquoi, et j’aurais bien aimé comprendre son raisonnement.

Donnant-donnant...

Ce qui me surprend, moi, c’est que le salaire qu’on paie nos «petites gardiennes» semble s’être figé dans le temps. Si le quart des parents interrogés se montrent relativement généreux en donnant 10$ de l’heure, un autre quart s’entête à ne débourser que 5$. Cinq piastres, c’est ce que moi je demandais, en 1995, quand je prenais soin des petits voisins! Et je rappelle qu’à l’époque, le salaire minimum était de 6$/heure (il a été augmenté à 6,45$ le 1er octobre de cette année-là). Rien à voir avec l’écart qui s’est creusé depuis!

Par contre, je m’investissais à 100% quand venait le temps de jouer les baby-sitters. Je m’inspirais d’ailleurs grandement de ces livres que je dévorais, et rêvais secrètement de mettre sur pied mon propre Club des baby-sitters. Un enthousiasme que j’ai rarement retrouvé chez les adolescents à qui j’ai fait appel depuis que je suis maman...

Je n’ai rien contre le fait qu’un jeune s’installe devant son portable si mes enfants dorment, ou même qu’il le zieute si les petits s’amusent bien seuls. Mais quand ceux-ci réclament qu’on s’occupe d’eux, je ne demande pas qu’il se transforme en Mary Poppins, juste qu’il le fasse. Parce que c’est pour ça que je le paie.

S’il est important d’éduquer nos jeunes sur la valeur de l’argent, l’équité salariale et les «droits du travailleur», il l’est tout autant de leur enseigner le sens du devoir et des responsabilités. L’un ne va pas sans l’autre.

Et c’est là que je tilte. Devant les yeux rivés aux écrans et les airs renfrognés de plusieurs jeunes au service à la clientèle, je me demande comment ils peuvent bien s’attendre à plus quand ils ne sont même pas capables de donner le minimum! Comme si tout leur était dû...

Heureusement, ces deux jeunes filles qui sont débarquées chez nous l’autre jour m’ont redonné foi en l’adolescence. Elles ont joué avec mes petites, ont dessiné avec elles, leur ont raconté une histoire avant l’heure du dodo, et sans même que je n’aie rien demandé, elles avaient fait la vaisselle et ramassé les bébelles dans le salon à notre retour. C’est avec grand plaisir que j’ai sorti de beaux billets supplémentaires de mon porte-feuille. Et qu’à la lueur de l’article du Soleil, j’en ajouterai sûrement quelques-uns de plus la prochaine fois.