Le Mag

La magie de l'imperfection

Dès le premier cours, le prof de céramique l’a annoncé à ses étudiants.

La classe sera divisée en deux, a-t-il déclaré. Tous ceux du côté gauche seront notés sur la quantité de travail produit; tous ceux du côté droit seront notés sur la qualité.

Au dernier cours, toutes les poteries du premier groupe seront pesées sur une balance. Les notes seront attribuées selon le poids : 50 livres de céramique pour un «A»; 40 livres pour un «B»; 30 livres pour un «C» et ainsi de suite. 

Les membres du deuxième groupe, eux, n’auront qu’à fabriquer un pot. Ils auront tous les cours pour le faire. Mais leur création devait être parfaite pour obtenir un «A». 

C’est la fin de la session, les résultats sont compilés, et un curieux phénomène apparaît : les œuvres de la plus grande qualité ont toutes été façonnées dans le groupe noté sur la quantité… 

Que s’est-il passé? 

«Il semble que pendant que le groupe de «quantité» était occupé à abattre une pile de travail et à apprendre de ses erreurs, le groupe de «qualité» était assis à théoriser sur la perfection — et, au final, n’avait pas grand-chose de plus à montrer pour ses efforts que des théories grandioses et une pile d’argile morte», écrivent David Bayles et Ted Orland. 

Ces deux photographes ont écrit un puissant antidote contre la perfection intitulé Petit éloge des arts : repérer et surmonter les peurs propres à toute pratique artistique, d’où j’ai tiré cette histoire. 

Elle illustre un mal dont nous sommes nombreux à souffrir : la paralysie par l’analyse. Ou quand la quête de la perfection nous empêche d’agir. 

On a tous des projets qui nous tiennent à cœur, mais qu’on repousse à plus tard par crainte de se planter. Alors, on se dit qu’il faut tout planifier, se faire un plan de match détaillé. On lit, on regarde des vidéos, on consulte des professionnels, parfois à fort prix. 

Vous reconnaissez-vous dans un de ses scénarios? Je vais économiser quand mon budget sera terminé. Je vais manger mieux quand je vais avoir trouvé le régime le plus efficace. Je vais me coucher tôt quand j’aurai consulté un spécialiste du sommeil. Je vais faire de l’exercice quand j’aurai assez d’argent pour me payer un coach. Je vais commencer à travailler sur mon projet d’entreprise quand mon plan d’affaires sera terminé… 

C’est drôle, on entend souvent dire qu’«il n’y a personne de parfait». Mais on est nombreux à viser la perfection au jour 1 d’un projet. Pourquoi? 

Notamment parce ce que la planification donne l’illusion de l’action.

Prenons le budget. Tu passes des heures à analyser tes dépenses, tes revenus; tu fais des prévisions hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles, annuelles. Mais… ah non, t’as oublié d’inclure les cadeaux, les abonnements électroniques et la SAAQ. 

Et là, tu continues à dépenser autant que d’habitude, parce qu’il te manque des colonnes dans ton tableau Excel. Sauf que t’as quand même l’impression de sortir du cycle de l’endettement. Attendez que je finisse mon budget, z’allez voir — la retraite à 45 ans. Tiens-toi bien, McSween! 

Bon, je ne dis pas qu’un budget, un plan d’affaires, un plan d’entraînement, une consultation chez un spécialiste ou toute autre forme de préparation sont des pertes de temps. Ce n’est jamais inutile de savoir où on s’en va. 

Sauf que, souvent, on ne le sait pas avant de commencer. La forme se définit à la pointe du crayon. Oui, il y aura des traits superflus, des brouillons dans la poubelle. Mais ce sera toujours le temps de repenser le concept ou de demander l’aide d’un pro une fois le mouvement amorcé. On avance lentement, peut-être, mais on ne fait pas juste regarder le paysage au loin. 

Alors, de quel côté de la classe de céramique voulez-vous vous asseoir? 

À gauche, s’il vous plaît, pas loin de la balance. 

Le Mag

L’étonnant pouvoir des activités quotidiennes

CHRONIQUE / Rachel Thibeault travaille depuis plus de 30 ans auprès de survivants. En Afrique, en Asie, en Amérique-Latine, au Moyen-Orient, l’ergothérapeute a aidé des victimes de torture, des orphelins du sida et des enfants soldats à rebondir de leurs traumatismes.

La semaine passée, j’ai appelé la professeure de l’Université d’Ottawa pour discuter avec elle de résilience, cette capacité qu’ont les humains à surmonter les chocs. 

Je lui ai parlé à la suite de ma rencontre avec Christian Maranda, cet ex-militaire de Valcartier blessé gravement en Afghanistan dont je vous ai raconté l’histoire la semaine dernière

Mais ç’aurait pu être vous, aussi. Ou quelqu’un de votre entourage. Un jour ou l’autre, la plupart des gens vivent un traumatisme : un accident de la route, un désastre naturel, un hold-up, une agression physique ou sexuelle, etc. 

Chez nos voisins américains, près de 90 % des gens ont subi un événement traumatique au cours de leur vie — et ça ne doit pas être si différent ici. Du nombre, environ 9 % développent un trouble de stress post-traumatique. 

Certains ne s’en remettent jamais tout à fait. D’autres finissent par reprendre le dessus, comme Christian Maranda. 

Et vous vous souvenez ce qui l’a aidé à s’en sortir ? 

Le kayak.

Mme Thibeault n’était pas étonnée. Ses expériences dans les zones «vulnérables» et ses recherches sur la résilience se rejoignent sur le rôle crucial des activités quotidiennes dans notre capacité à remonter la pente. 

Ç’a l’air banal, comme ça, des «activités». Et elles ont été longtemps snobées par les psys, qui traditionnellement se sont efforcés d’atténuer les symptômes : l’anxiété, l’hypervigilance, la peur, les flash-back, les pensées envahissantes, l’insomnie. 

Mais ces activités fonctionnent pour la santé mentale de la même manière que les exercices fonctionnent pour la forme physique. 

«Les circuits neuronaux de la résilience se développement un peu comme un muscle», dit Mme Thibeault. 

«Il faut que je me confronte à des résistances répétées et régulières, mais bien calibrées. Il faut sortir de notre zone de confort. Si on reste dans notre cocon, il n’y aura pas de résilience.» 

Mais attention, Rachel Thibeault ne parle pas de n’importe quelle activité. Elle parle d’activités «intentionnelles». Celles qui donnent du sens à notre vie, et pas juste du plaisir. 

Il y en a cinq catégories, que la professeure m’a permis de reprendre ici. 

  1. La centration : des activités qui mettent de l’ordre et/ou du mouvement, souvent vigoureux et répétitif, pour se libérer de la fébrilité (ex : jogger, faire la vaisselle, poids et haltères). 
  2.  La contemplation : des activités qui nous mettent dans un état de pleine présence/conscience du moment présent (méditation, prière, observation tranquille). 
  3. La création : des activités qui comblent notre besoin de beauté, en la créant surtout, mais aussi en l’appréciant (musique, peinture, cuisine).
  4. La contribution : des activités qui nous permettent de redonner, d’être des citoyens productifs et valorisés (travail, bénévolat)
  5. La communion : des activités qui renforcent nos liens d’appartenance, nous relient au «vivant» (ex : repas en famille, sport entre amis). 

Dans une présentation à la faculté de médecine de l’Université Laval, Rachel Thibeault soulignait «l’étonnant pouvoir que nous avons sur notre résilience». 

Une bonne partie (30 à 40 %) dépend de notre génétique, une petite partie (10 %) des circonstances de notre vie (riche ou pauvre, en santé ou non, marié ou divorcé, etc.) et la majeure partie (50 à 60 %) relève des activités intentionnelles qu’on pratique au quotidien. 

Mme Thibeault met toutefois en garde contre les activités qui nous font rester dans notre «bulle narcissique» et ne font que nous gonfler l’ego. 

Elle prescrit plutôt des activités qui nous permettent de vivre en «pleine conscience» du moment présent ou des activités qui mettent nos talents au service d’une cause... plus grande que nous-mêmes.

Chronique

Afghanistan: «pourquoi j'ai survécu et pas eux?»

CHRONIQUE / Avant de mourir deux fois, Christian Maranda passait un des meilleurs moments de sa vie dans le district de Panjwai, une zone hostile et poussiéreuse de l’Afghanistan, fief des talibans.

Après un an et demi d’entraînement intensif, le capitaine Maranda est débarqué à la base militaire canadienne de Kandahar en avril 2009. Deux jours plus tard, il participait à son premier échange de coups de feu. 

Christian voulait depuis longtemps être déployé en zone de guerre. «C’était le rêve d’une vie», m’a-t-il raconté dans sa maison de Lac-Beauport.

Même si c’était extrêmement dur là-bas — la chaleur accablante, la maladie, l’épuisement, la menace constante d’une attaque des insurgés — le capitaine Maranda s’épanouissait. 

Était-ce la fraternité presque «tribale» au sein de son peloton? L’adrénaline du combat? La fierté de ce nerd tapoché au secondaire, devenu un tough de l’armée? Ou peut-être juste ce sentiment étrangement grisant de chatouiller la mort. 

«On se sent vraiment vivant quand la vie est en jeu. En fait, c’est là qu’on se sent le plus vivant.» 

Après sa mission, Christian espérait revenir sain et sauf à Québec avec ses frères d’armes, et serrer sa femme et ses deux filles de 1 et 3 ans dans ses bras. Son souhait n’a pas été exaucé. 

L’explosion

Le 1er août 2009, Christian commandait un peloton d’infanterie mécanisée qui escortait un camion de ravitaillement pour l’armée nationale afghane. Il était sur le chemin du retour lorsqu’une bombe a explosé près de son véhicule, creusant un cratère sur la route en béton. 

Christian est sorti à pied avec deux ingénieurs de combat, le caporal Christian Bobbitt et le sapeur Mathieu Allard. Les trois soldats se sont aperçus qu’il restait du matériel explosif à l’intérieur du cratère. 

Bobbitt et Allard ont réussi à désamorcer un second engin explosif improvisé. Il en restait toutefois un troisième et Christian a eu un mauvais pressentiment. Il a demandé aux autres soldats de revenir dans leurs véhicules et leur a dit qu’il demanderait des renforts. 

Mais il était trop tard. Une bombe actionnée à distance a explosé. Bobbitt et Allard ont été tués sur le coup. Christian, qui se trouvait à quelques mètres sur le côté, a été projeté environ 17 mètres plus loin. Il a repris connaissance quelques secondes plus tard, dans un nuage de poussière. 

«J’essaie de me relever, mais mes jambes sont complètement défaites, je cherche mon arme, mais elle est disparue, raconte-t-il. De toute façon, mon bras ne répond plus, il est sectionné. Je vois bien que je perds beaucoup de sang. Ce que je ne sais pas, c’est que j’ai le tiers de la face défaite. J’étais blessé de la tête aux pieds, catégorie "alpha" : j’allais mourir dans l’heure.» 

Un hélicoptère l’a transporté d’urgence à Kandahar. Son cœur a lâché durant le vol. Christian a été ranimé sur le tarmac. Il a perdu la vie une seconde fois et a été encore réanimé. Un médecin lui confiera qu’il a battu ce jour-là un record de transfusions sanguines... pour un survivant. 

Christian est resté dans le coma 12 jours, avant de se réveiller dans un hôpital militaire en Allemagne. «Ma première question, ç’a été : ‘‘qu’est-ce qui s’est passé avec mes hommes?’’» 

La mort du caporal Bobbitt et du sapeur Allard avait été annoncée dans les médias. L’identité du troisième soldat, blessé grièvement, n’avait pas été dévoilée. «C’était moi, ça», dit Christian.

Le Mag

La révolte contre les écrans

CHRONIQUE/ «C’est quoi, on n’a plus le droit d’avoir du fun?», a dit l’ado à sa mère. «Oui, mais tu peux pas passer ta vie à jouer aux jeux vidéos!»

C’était dans l’aire de restauration des Galeries de la Capitale. En allant porter les plateaux sur notre table, j’ai été témoin de cette petite chicane de famille.

Les parents essayaient d’avoir une conversation avec leur fils. Mais ils ne pouvaient pas rivaliser contre le jeu sur son téléphone. Même sa poutine n’était pas de taille.   

Le père et la mère avaient l’air fâchés. Je les comprends. 

Pour beaucoup de parents, c’est une bataille sans fin contre les écrans. Les enfants pleurent pour avoir le iPad et piquent des crises quand on éteint Netflix; les ados ont de la misère à discuter sans jeter un œil à leur téléphone qui vibre aux 10 secondes ou passent toutes leurs soirées et leurs fins de semaine à gamer.

À l’école secondaire, les enseignants sont contraints de gaspiller une énergie incroyable à surveiller les élèves qui textent en classe. Dans les salles de cours à l’université, des légions d’étudiants déroulent leur fil Facebook sur leur portable pendant que le prof s’échine à expliquer des notions abstraites. 

J’ai déjà écrit dans cette chronique que des scientifiques n’hésitent pas à comparer les écrans à une drogue. La seule différence, disent-ils, c’est qu’ils peuvent entraîner une autre forme d’addiction — l’addiction comportementale, comme le gambling ou la cyberdépendance.  

Cette semaine, j’ai appris que des parents ailleurs dans le monde avaient entamé une révolte contre la mainmise des écrans dans leurs familles. Et cette révolte arrive de l’endroit même où les technologies de l’information sont conçues : la Silicon Valley.  

Dans cette région de la Californie qui abrite Apple, Google, Facebook et une myriade de grandes entreprises internationales et de start-up techno, un sombre consensus régional émerge, rapportait en fin de semaine une correspondante du New York Times à San Francisco.

Le consensus? Que les avantages des écrans comme outil d’apprentissage sont très exagérés, qu’ils freinent le développement des enfants et que les risques de développer une dépendance sont élevés. 

«Sur une échelle entre les bonbons et le crack, c’est plus proche du crack», a déclaré Chris Anderson, ancien rédacteur en chef du magazine techno Wired et maintenant grand patron d’une entreprise de robotique et de drones, à propos des écrans. 

Selon lui, les gens qui ont conçu ces produits et les observateurs de la révolution technologique étaient bien naïfs. «On pensait qu’on pouvait avoir le contrôle», dit-il. «Et c’est au-delà de notre contrôle. Ça atteint directement les centres du plaisir dans le cerveau en développement. Ça va au-delà de notre capacité à comprendre comme simples parents».   

Bref, les ingénieurs qui ont inventé les technologies que vous tenez entre vos mains sont ceux qui s’en méfient le plus. Même les grands patrons ont de moins en moins de gêne à déclarer leur réticence. 

Tim Cook, le pdg d’Apple, conseillerait à son neveu de ne pas joindre les réseaux sociaux; Bill Gates a interdit à ses enfants de posséder un téléphone avant l’adolescence et sa femme, Melinda, aurait souhaité qu’ils attendent encore plus longtemps. Steve Jobs avait lui-même déclaré qu’il ne laisserait pas ses jeunes enfants s’approcher d’un iPad. 

Les travailleurs de Silicon Valley connaissent les codes qu’ils ont programmés pour que vous ne vous vous déconnectiez pas du monde virtuel qu’ils ont créé : les pastilles rouges, les «j’aime» sous vos commentaires, les jeux vidéo en ligne qui déclassent votre personnage si vous arrêtez de jouer ne serait-ce que pour dormir, les nouveaux épisodes de séries qui s’enchaînent automatiquement. 

Parc et jeux de société

Dans la Silicon Valley, les parents sont devenus très stricts. Ils demandent même à leurs gardiennes de cacher tout téléphone, tablette ou ordinateur aux enfants. À la place, elles les amènent au parc et jouent à des jeux de société. 

Une nounou a confié au Times que ce zèle anti-techno lui rappelait une époque ou les enfants se comportaient mieux et savaient jouer dehors. Mais elle trouvait ironique de voir les parents revenir à la maison les yeux fixés à leurs téléphones, alors qu’elle avait dû débrancher la PlayStation. 

Au Québec, la préoccupation des parents pour le temps d’écran de leurs enfants ne se traduit pas de manière aussi radicale que dans la Silicon Valley. Peut-être qu’ils capotent. Et que chez nous, la modération a bien meilleur goût. 

Mais s’ils avaient raison, ces Californiens? Peut-être que les parents devraient restreindre beaucoup plus le temps d’écran de leurs enfants. Et les tenir loin des téléphones, tablettes et ordinateurs, le plus longtemps possible.  

Comme cet ado aux Galeries de la Capitale, beaucoup de jeunes ont du mal à décrocher des écrans. Et cette emprise a un coût important. Imaginez tout ce temps qu’ils ne consacrent pas à des occupations beaucoup plus satisfaisantes à long terme, que ce soit dans les sciences, les affaires, les arts ou le sport.

Je ne dis pas que les enfants devraient abandonner les p’tits comiques le samedi ou certains jeux vidéos qui font travailler leurs méninges. Mais je crois qu’on devrait réduire leur temps d’écran au minimum. Et donner l’exemple, nous, les adultes, en ne dégainant pas notre cellulaire à tout bout de champ.  

Au Québec aussi, on est peut-être mûrs pour notre révolte contre les écrans.