Dans LA VIE EN GROS, Mickaël Bergeron fait exploser une longue liste de préjugés contre les gens obèses.

«Tu devrais courir, le gros»

CHRONIQUE / À la dernière minute, Mickaël Bergeron est désigné pour aller chercher les cochonneries au dépanneur. Il y a déjà assez d’alcool pour enivrer les fêtards au party de CHYZ, la radio universitaire de l’Université Laval, mais il manque les chips et la liqueur.

Mickaël ramasse donc quatre sacs de croustilles grand format, deux bouteilles de deux litres de Pepsi et d’orange Crush et il dépose tout ça sur le comptoir du dépanneur Chez Alphonse, au pavillon Maurice-Pollack. La caissière le dévisage — son malaise est aussi palpable que la machine Interac. «Dans sa face, on peut lire : «osti de gros porc, tu vas bouffer tout ça, tu peux bien être gros!», se souvient Mickaël dans son livre «La vie en gros», qui sort mardi en librairie.

«Pour le gros ou la grosse, c’est toujours là, écrit-il. Il ou elle se promène et ce que les gens lisent en voyant son ventre, ses grosses cuisses, sa graisse, c’est “mange mal”, “mange trop”, “paresse”, et/ou toutes les autres croyances entourant le poids. Que ce soit vrai ou non.»

Mickaël a 36 ans. Il pèse environ 400 livres et il est obèse morbide. Rond comme une sphère, la barbe broussailleuse et le verbe facile, il vient de se joindre au Soleil comme journaliste à l’édition. Il est aussi chroniqueur au Voir et, ces jours-ci, on peut le voir en direct de son salon dans des capsules vidéo rigolotes entourant le lancement de La vie en gros.

Divisé en courts chapitres coups de poing et émaillé de bouleversantes tranches de vie, le bouquin est d’abord une grenade contre la grossophobie. Mickaël y fait exploser une longue liste de préjugés contre les gens obèses (près d’un adulte sur 5, au Québec).

Je ne les examinerai pas tous ici. Mais s’il y a une catégorie qu’on pourrait jeter tout de suite et qui rendrait leur quotidien plus agréable, c’est bien nos incessants jugements à propos de l’alimentation et de l’activité physique des gros.

Sur Facebook, Mickaël a mené un petit sondage pour vérifier s’il était le seul à endurer des «violences ordinaires» liées à ce genre de préjugés. En 24 heures, il a récolté plus de 200 témoignages.

Des exemples? En voulez-vous, en vl’à : «Se faire haranguer par un fonctionnaire de l’aide sociale à propos de l’importance de bouger et de perdre du poids». «Se faire dire par ses parents, à chaque repas, qu’on a assez mangé». «Se faire offrir par sa tante 100 $ si l’on réussit à perdre 20 livres, à 12 ans». «Se faire servir une demi-assiette par sa grand-mère lors d’une réunion familiale et se faire expliquer, devant tout le monde, que c’est pour sa santé». «Se faire crier lors d’une promenade : “Tu devrais courir, le gros”».

Encore? «Manger une salade et devoir expliquer, chaque fois, qu’on n’est pas nécessairement au régime». «Se faire applaudir parce qu’on roule à vélo, même si c’est son moyen de transport depuis sept ans.» «Se faire demander si l’on mange du McDo tous les jours.» «Être végétarien.ne depuis 15 ans et tout de même se faire demander si on l’est pour perdre du poids.» «Se faire offrir un livre de recettes “amaigrissantes”. «Se faire suggérer par un commis qu’on ne connaît pas de prendre tel type de boisson pour contrôler notre supposé diabète». «Être félicité.e par un autre parce qu’on achète des légumes à l’épicerie».

Ces membres de la famille, ces amis et ces étrangers qui se donnent le droit de donner des leçons pensent quoi? Que la perte de poids n’est qu’une question de volonté? Que si t’es gros, c’est juste que tu manges mal et que tu ne bouges pas assez?

Ben non, la vraie vie n’a rien à voir avec The Biggest Loser (la majorité des participants ont d’ailleurs repris leur poids après l’émission). Comme le rappelle Mickaël dans son essai, une proportion d’environ 20 % à 30 % de notre poids repose sur nos habitudes de vie et notre environnement — le reste est attribuable à notre génétique.

«C’est à croire que toutes les personnes minces entretiennent de saines habitudes de vie, écrit Mickaël. Non! Certaines mangent très mal, boivent beaucoup de boisson gazeuse, de bière, ne font pas de sport... et sont tout de même minces! Et ces mêmes personnes font parfois la morale à des personnes grosses dont les habitudes de vie sont peut-être bien meilleures.»

Mickaël ne mange pas plus mal qu’un autre. Son poids a eu tendance à augmenter durant les mois où il a été dépressif ou surmené. Mais la constante, depuis l’enfance, c’est qu’il est beaucoup plus gros que la moyenne.

Dès l’âge de 10 ans, il s’interrogeait là-dessus, comparant sa silhouette à celle de son meilleur ami. «Je ne comprenais tout simplement pas; il était svelte, moi, dodu, écrit-il. Mon ami mangeait pourtant beaucoup plus que moi. Pour une de mes bouchées, il en prenait une et demie. Et il avalait les mêmes choses que moi. On les achetait ensemble nos chips, nos bonbons, nos frites au casse-croûte après notre ride de BMX. Mais c’était moi qui étais gros, pas lui.»

Tout de même, n’allez pas croire que Mickaël se défile. Il prend la responsabilité de son obésité, du moins en partie. Et il est bien conscient que son surpoids massif le prédispose à crever plus jeune.

Mais il en a assez que l’obésité soit encore «le dernier préjugé acceptable». Et il voudrait que les gens obèses cessent d’être stigmatisés, discriminés et ridiculisés, comme si c’était moins grave que le racisme, l’âgisme, le sexisme ou l’homophobie, par exemple.

«Je connais malheureusement des gens qui sont racistes ou sexistes. Et dès qu’il y a une femme ou une personne d’une minorité visible, ils se retiennent, m’a dit Mickaël. Mais devant moi, ils ne se retiennent jamais pour lâcher des calls sur les gros».

L’auteur résume le propos de son livre par une formule connue : «tout le monde mérite le respect». C’est une règle de base. Mais on a tendance à l’oublier quand un voit un gars obèse au dépanneur, les bras chargés de Doritos et de Mountain Dew.

Mickaël n’y voit qu’un remède, aussi cucul que ça puisse paraître : «l’amour radical». Celui des autres envers les gens obèses. Et celui, aussi, des gros envers eux-mêmes. «La vie est trop courte pour perdre du temps à ne pas s’aimer, écrit-il. J’ai perdu tellement de temps».

EXTRAIT

CHAPITRE 6

Être gros, c’est pas gentil

Le petit gars devait avoir 5 ans. Il était blond. Un brin timide.

«Regarde maman, il est gros le monsieur.»

«On dit pas ça, c’est méchant», lui lance alors sa mère, gênée par les propos de son fils devant moi.

La mère a une bonne intention, mais elle est dans les patates. Son garçon n’a rien dit de méchant en soi. Il m’a simplement décrit. C’est comme s’il disait à sa mère que tel monsieur est grand, que telle madame est rousse et que tel autre porte un chapeau. Il décrit simplement son univers, ce qu’il voit.

Dire que je suis gros n’est ni méchant ni gentil. C’est une simple observation.

La réaction de la mère en dit long sur la connotation liée à ce mot. Malgré la bonne intention de corriger ce qui semble inapproprié, ça sous-entend que ce n’est pas bien être gros.se. C’est, en plus, apprendre au gamin à être hypocrite devant la différence. Ne la nomme pas, ne la pointe pas et fait semblant de l’accepter.

Parfois, certain.e.s me reprennent lorsque je dis que je suis gros, comme si je m’insultais moi-même. Mais non, je ne fais que me décrire. Plusieurs personnes refusent que j’utilise ce mot — tout en ne sachant pas lequel prendre à la place.

Maintenant, je m’en fais moins avec ça, mais il y a quelques années, ça me blessait. Pas quand un gamin me détaillait, mais quand un parent lui répondait qu’il était méchant. Ce sont les réactions des parents qui me blessaient.

Ça me rappelle que je suis une sorte de paria aux yeux de bien des gens, un monstre qui devrait se cacher. L’exemple à ne pas devenir. Je ne peux m’empêcher de me demander s’ils agissent de la même manière avec toutes les personnes qui sont différentes : la maman va-t-elle trouver son gamin méchant s’il souligne le handicap d’une personne? Ou son bégaiement? Ou son maquillage extravagant? En fait, rien de tout ça ne devrait déranger ou surprendre un adulte. Un adulte devrait juste trouver normales ces différences. Et c’est ça qu’un parent devrait apprendre à son enfant.

L’idée n’est pas de faire comme si tout le monde était pareil, mais au contraire d’apprendre à embrasser les différences. Les gens auraient peut-être moins peur de l’inconnu si on apprenait à accepter la différence plutôt que de l’estimer dérangeante. Une tonne de complexes pourraient disparaître, comme ça, seulement en les déchargeant d’un poids inutile.

Être gros.se ne devrait pas être négatif. Aucune différence ne devrait l’être.

Mickaël Bergeron

LA VIE EN GROS, Mickaël Bergeron (2019). Éditions Somme toute.

Grossophobie › 

Attitude de stigmatisation, de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids.

Source : Le Petit Robert de la langue française (mot nouveau en 2019) 

L’obésité au Québec

  • 18,2 % des adultes (18 ans et plus) 
  • 16,8 % des femmes de 18 ans et plus
  • 19,6 % des hommes de 18 ans et plus 

Source : Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes 2014, Statistique Canada, rapport produit le 3 juin 2016