L’Aperol Spritz a conquis le monde grâce à une campagne de marketing savamment orchestrée.

Non à l’Aperol Spritz!

CHRONIQUE / La saison des terrasses s’amorçait au printemps dernier quand j’ai découvert l’Aperol Spritz dans un bar hipster de Québec prompt à enlacer les tendances.

Je n’avais jamais bu ce cocktail rouge-orange, mélange d’Apérol, de Proseco et de soda. Et même si j’ai payé 9 $ pour quatre gorgées et demie, et que mes amis, avec leurs pintes viriles, se sont bien foutus de ma gueule, je dois dire que j’ai trouvé cette boisson très bonne. 

J’en ai parlé à ma blonde en revenant du bar. Elle en avait entendu parler en termes élogieux elle aussi. Le temps de le dire, on se ramenait une bouteille d’Aperol de la SAQ, et on buvait des Aperol Spritz sur le bord de la piscine hors terre chez la belle-sœur.

J’étais un peu mal à l’aise avec mon penchant pour cette boisson un peu trop instagrammable. Mais bon, la sommelière Élyse Lambert avait élu l’Aperol Spritz «cocktail de l’été» à Medium Large, alors qui étais-je pour douter de mes choix?

J’ai continué à en boire une partie de l’été, jusqu’à que j’apprenne comment j’ai été dupé. Un reportage de l’AFP m’apprenait que l’Aperol Spritz a conquis le monde occidental grâce à une campagne de marketing savamment orchestrée par le Groupe Campari, qui fabrique l’Aperol. 

Une influence invisible s’était rendue jusque dans mon verre. Un peu naïf, je pensais être l’unique instigateur de mon coup de foudre pour l’Aperol Spritz. Mais au fond, je m’en étais amouraché parce que le bar hipster que je fréquentais trouvait que c’était cool de boire un liquide amer et pétillant surmonté d’une tranche d’orange. 

Bref, je succombais au dernier cocktail à la mode, massifié à grands coups de marketing. J’aimais la même chose que tout le monde. Je me conformais. 

On pense souvent qu’on est maîtres de nos goûts et de nos opinions. Mais on est beaucoup plus réceptifs aux sirènes du conformisme que l’on pense. 

Pour en avoir la preuve, ouvrez n’importe quel manuel de psychologie sociale et vous risquez de tomber sur l’incroyable expérience du psychologue américano-polonais Solomon Asch, qu’on peut encore voir sur YouTube. 

Le test de conformisme du psychologue Solomon Asch

Dans les années 50, M. Asch a demandé à des étudiants de se livrer à un prétendu test de vision. Il leur a demandé de dire laquelle de trois lignes sur la feuille de droite était de la même longueur que la ligne sur la feuille de gauche.

Le premier groupe d’étudiants a réussi le test à 99 %. Mais dans la deuxième partie de l’expérience, Asch a demandé à un groupe d’acteurs d’induire les pauvres répondants en erreur. Résultat, environ le tiers d’entre eux ont donné la mauvaise réponse! La bonne était pourtant évidente. Mais pour se conformer à la pression sociale, les répondants étaient prêts à renoncer à leurs propres convictions. 

La recherche moderne a prolongé l’expérience de Asch d’une myriade de façons. Elle a par exemple montré que les habitudes d’étude des étudiants à l’université sont influencées par leurs camarades de classe; que les adolescentes qui voient d’autres adolescentes tomber enceintes sont plus susceptibles de le devenir à leur tour; que si vos amis grossissent, vous aurez aussi tendance à prendre du bide. 

Des chercheurs ont aussi étudié la conformité politique, nous montrant à quel point notre entourage — famille, amis, collègues — influençait nos allégeances. Je peux en témoigner : dans mon cercle social, c’est devenu presque plate de débattre de politique tellement c’est consensuel. 

Quand on veut être accepté ou éviter les conflits, c’est tentant d’arrêter de penser par soi-même et d’imiter les autres. Mais quand on s’empêche d’exprimer ce qu’on pense qui est vrai et juste, j’imagine qu’on ne rend service à personne, sauf au statu quo. D’où l’importance de la dissidence pour secouer notre économie, notre culture, notre démocratie. (Ben oui, on peut passer de la mixologie à la démocratie dans cette chronique). 

Pas besoin d’un geste étincelant. Parfois, les petites révoltes font du chemin. Pour ma part, j’emmerde l’Aperol Spritz dès aujourd’hui. L’autre jour, chez un ami, je me suis délecté d’une crème de menthe québécoise de la distillerie Les Subversifs. Ça pourrait être la base de mon «cocktail de l’été». Mais vous n’êtes pas obligés de faire comme moi...