Matthias Doucerain fait l'école à la maison avec ses enfants depuis quatre ans.

Mon prof, c’est papa

CHRONIQUE / Matthias Doucerain a gagné beaucoup d’argent comme gestionnaire de portefeuille dans une banque en Allemagne, puis il a été doctorant en éducation à l’Université Harvard. Maintenant, il fait l’école à la maison avec ses trois jeunes enfants. C’est pas mal moins prestigieux, mais ça lui est égal.

Ce Québécois d’origine allemande, qui parle trois langues, est diplômé en économie et étudiait dans une des plus prestigieuses universités au monde, aurait sûrement pu gagner un excellent salaire à Montréal, où il habite. Au lieu de ça, il a choisi de devenir père au foyer et d’instruire ses rejetons à plein temps. 

Tous les jours de la semaine, il doit enseigner lui-même les maths, l’anglais (sa femme s’occupe du français), l’histoire et tout le reste à ses deux garçons de 8 et 6 ans, en plus de s’occuper de son fils de 3 ans et de sa fille de 5 mois. Sa femme, Marina Doucerain, travaille à l’UQAM comme professeur au département de psychologie. C’est la pourvoyeuse dans la famille. 

En cette fin de semaine de la fête des Pères, je pourrais vous décrire l’impact que peut avoir un père qui se consacre à fond à l’éducation de ses enfants, et je vous en parlerai quand même un peu. Mais je pense que derrière l’histoire de Matthias — peu importe ce que vous pensez de l’école à la maison — il y a une leçon encore plus profonde sur le sens de l’engagement. 

Il y a trois semaines, je suis tombé sur un essai de David Brooks intitulé The Second Mountain qui n’a cessé de m’habiter depuis. Brooks est chroniqueur au New York Times et auteur de plusieurs essais. Il est souvent présenté comme un «critique social» de centre droit. C’est à lui, notamment, que l’on doit l’expression «bobos» pour désigner les bourgeois bohèmes.

Dans The Second Moutain, Brooks explique que la plupart des gens essaient d’abord de grimper ce qu’il appelle la «première montagne». Ils sortent de l’école, entament une carrière, fondent une famille. Les buts du premier sommet sont ceux que la société moderne endosse : une carrière, un chum ou une blonde, des enfants, des bons amis, une maison, des vacances, de la bonne bouffe et du bon vin, etc.

Mais après, quelque chose d’étonnant se produit, a remarqué David Brooks. Certains se rendent au sommet, goûtent au succès et trouvent finalement la vue... insatisfaisante. D’autres, encore, se butent à un obstacle majeur durant leur ascension — cancer, séparation, deuil, dépendance — et ont ensuite l’impression d’avoir mené une vie relativement superficielle. Une vie avec un CV bien rempli, mais un mince éloge funèbre. 

Alors, ils se rebellent contre les caprices de leurs égos et la culture dominante qui les encourage à vivre pour leurs propres intérêts. Et «soudainement, ils ne sont plus intéressés par ce que les autres leur disent de vouloir. (...) Ils élèvent leurs désirs», écrit Brooks.

Ils veulent gravir la deuxième montagne. Celle où on ne se tourne plus vers soi-même, mais vers les autres. Celle où on s’engage envers 1) son amoureux et sa famille 2) une vocation 3) une philosophie ou une croyance et 4) sa communauté. 

Matthias, lui, a eu envie de monter sa deuxième montagne quand ses deux premiers garçons — âgés de 4 et 2 ans à ce moment-là — étaient à la garderie. Sa femme et lui avaient l’impression de passer le plus clair de leurs temps avec leurs fils à faire de la discipline. 

«Ils sont très énergiques et on se battait le matin pour les préparer pour aller à la garderie et on se rebattait le soir en revenant pour les préparer pour manger et pour aller au lit», raconte Matthias. «On était sur le point de se demander : pourquoi on a ces enfants? On est juste là à se battre et on n’en profite pas». 

Matthias a alors décidé d’abandonner son doctorat et de se consacrer à temps plein à l’instruction de ses enfants. Il ne les a pas envoyés à l’école primaire et s’est lancé dans une aventure aussi riche qu’éprouvante. 

«L’école à la maison est plus qu’un travail à temps plein, m’a écrit Matthias. Éduquer et élever ses propres enfants est un engagement non-stop — quelque chose de plus important que n’importe quel autre emploi pourrait être pour un parent». 

Chaque jour de la semaine, ses deux aînés ont besoin d’environ une heure d’attention soutenue pour passer à travers le programme du ministère de l’Éducation. Le reste du temps, le papa amène ses enfants dans les musées, au Planétarium, à l’Insectarium, en randonnée ou dans des activités organisées avec un groupe de parents qui font aussi l’école à la maison — chant, musique, improvisation, construction, expériences scientifiques, par exemple. Sinon, les enfants passent beaucoup de temps à jouer dehors. 

Dans notre société, note Matthias, on a le réflexe de penser que l’enseignement devrait être confié à des professionnels. Mais le système d’éducation moderne ne convient pas à tous les enfants. «Ç’a bien marché pour moi et pour ma femme», dit Matthias. [...] Mais «moi, je veux pousser mes enfants beaucoup plus loin que les écoles standards les poussent». 

Matthias emploie le verbe «pousser», mais n’allez pas croire que c’est le genre de père autoritaire obsédé par la performance qui impose à ses enfants des drills de violon, d’athlétisme et de beaux-arts. Non, quand il dit «pousser», il veut dire qu’il essaie de donner beaucoup de temps libre à ses enfants pour qu’ils explorent leurs intérêts. 

Son fils de 8 ans, par exemple, adore lire; il a dévoré tous les Harry Potter en quelques semaines. Il s’est aussi découvert un penchant pour la programmation et il peut s’enfermer six heures dans sa chambre pour créer ses propres jeux avec l’application Scratch. Son frère de 6 ans, lui, affectionne le travail manuel; il aime travailler le bois avec la scie et le marteau sur le balcon. 

Quatre ans d’école à la maison plus tard, les deux premiers fils de Matthias et Marina apprennent très bien merci. Ils ont commencé à lire et à écrire très tôt. Ils sont parfaitement bilingues — français et anglais — et l’aîné a fini troisième dans un concours de maths juste pour faire l’expérience d’un examen. Les garçons ont à peu près deux ans d’avance sur le programme du Ministère. 

Quand ses mômes se couchent le soir, deux heures avant lui, Matthias est brûlé et manque de temps pour se consacrer à des projets et renouer avec sa femme. En général, il trouve ça dur de constater le manque de reconnaissance sociale pour ce qu’il fait de ses journées, il est tanné que ses enfants se chicanent et il a l’impression de ne pas pouvoir passer suffisamment de temps un à un avec eux.

Mais quand il repense à son ancien emploi dans une banque et à son gros salaire, il se souvient aussi du vide qu’il ressentait. Et il préfère de loin être père et prof à la maison. 

«Oui, c’est un prix énorme à payer. Mais on va tous mourir à la fin. Est-ce que j’aurais préféré avoir une deuxième maison et trois voitures? Ou est-ce que je préfère laisse tomber ça et faire de mon mieux pour avoir une relation plus profonde avec mes enfants?», dit-il. 

L’école à la maison n’est certainement pas la seule solution pour approfondir sa relation avec ses enfants. Mais pour Matthias, c’est celle qui s’imposait. «Personne ne m’a forcé», dit-il. 

En fin de semaine, je ne sais pas si Matthias va aller faire de la randonnée en famille pour la fête des Pères. Mais s’il monte une montagne, je pense qu’il va trouver la vue... satisfaisante.