Lili Michaud arrose ses semis dans sa serre.

Le mythe du pouce vert

CHRONIQUE / Lili Michaud prend une poignée de terre dans mon jardin, la laisse glisser entre ses doigts.

Je pensais qu’on allait tout de suite parler de légumes. Mais elle commencé par la base : le sol. 

Très sablonneux, celui-ci. Se draine bien, mais ne reste pas longtemps humide. Faut donc l’arroser souvent, surtout quand on vient de semer. «S’il ne retient pas l’eau, les plantes vont crever», me dit Mme Michaud. 

Autre chose : la terre est beaucoup trop compacte, m’indique-t-elle avant qu’on sorte la fourche à bêcher. «Pensez-vous que vos carottes vont pousser là-dedans ?»

Effectivement, je n’avais pas pensé à ça et à une foule d’autres détails. Or, j’étais ravi que Mme Michaud, agronome et auteur de six bibles sur le jardinage — dont mon Potager Santé et son petit dernier, La tomate de la terre à la table — soit là pour me le faire remarquer. 

Après cinq ans dans un jardin communautaire de Limoilou, à récolter des zucchinis obèses, des moignons de laitues, de la coriandre qui monte en graines et deux pauvres poivrons, j’ai l’impression d’être un néophyte du jardinage, et c’est sans doute parce que je le suis encore.

Involontairement, je pense que j’ai succombé à une affabulation très répandue dans le monde du jardinage : le mythe du pouce vert.

Si mon jardin est si moche à la fin de l’été, c’est peut-être que je n’ai pas été doté de cette mystérieuse connexion avec la nature dont jouissent d’autres jardiniers? 

Et si à côté de me déceptions potagères, ma blonde est quand même arrivée à faire grandir de l’ail, des concombres, des tomates cerises et de la rhubarbe, c’est qu’au mois un de nous deux a un petit pouce vert ?

C’est n’importe quoi, je sais bien. Comme le sport où la musique, le jardinage est une de ces nombreuses activités affligées par le mythe du talent naturel. Sauf qu’ici, il porte un nom : le pouce vert. 

Lilii Michaud est bien placée pour le savoir. Elle donne depuis plus de nombreuses années des cours et des ateliers de jardinage. Cette année, elle enseigne entre autres le compost, la culture des légumes en pleine terre et en pots, l’intégration des plantes comestibles aux aménagements, les semis intérieurs et les germinations et les pousses. 

Et si elle a acquis une conviction, c’est bien celle-là : «je ne crois pas au pouce vert, je crois aux mains brunes». 

En une heure au jardin avec elle, j’ai appris plus qu’en cinq ans de tâtonnement plus ou moins renseigné.

Sans doute y a-t-il plusieurs jardiniers d’expérience qui auraient aussi avantage à rafraîchir leurs certitudes. «Il y a des gens qui font les mêmes erreurs depuis toujours», dit Mme Michaud. 

L’ignorance s’ignore souvent. Il existe même un effet psychologique reconnu — l’effet Dunning-Kruger — selon lequel ceux qui sont le moins qualifiés dans un domaine sont plus susceptibles de surestimer leur compétence.

Mais restons dans le potager, où la croyance qu’on a un don — ou pas — est sûrement plus pernicieuse, entre autres dans sa façon de dédouaner notre incompétence. Le mythe du pouce vert est rassurant; il nous dispense de l’effort d’apprendre à jardiner. 

Vendredi dernier, j’ai donc semé mes premières graines du printemps — de la la laitue et des radis — sous la supervision de maître Michaud. J’ai notamment appris que je les enterrais beaucoup trop creux et qu’il fallait les arroser sans tarder.

J’espère qu’ils vont sortir de la terre cette fois-ci et d’ailleurs que mon jardin va foisonner de légumes cet été. Mais si ça ne fonctionne pas, je saurai au moins une chose : ce ne sera pas la faute de mon pouce.