Alexandre Provencher-Gravel, Bernard Boulet et François Lafond lanceront mercredi Le Cercle du savoir, un centre de culture générale pour le grand public.

La société des philosophes disparus

CHRONIQUE / Votre cégep est derrière vous depuis longtemps et, avec le recul, vous regrettez d’avoir somnolé autant dans vos cours de philo.

À 20, 30, 40, 50, 60 ans — parfois, la sagesse arrive tard —, vous faites un constat existentiel. Le métier que vous avez appris à l’école n’est qu’une partie de votre vie. L’éducation ne devrait pas seulement vous préparer à être un travailleur, mais aussi un ami, un amoureux, un parent et un citoyen capable de pousser sa réflexion plus loin qu’une recherche Google. 

Trop tard? Vous êtes chanceux, Bernard Boulet, Alexandre-Provencher-Gravel et François Lafond ont pensé à vous. 

Le 23 janvier, ils vont lancer à Québec Le Cercle du savoir, un centre de culture générale pour le grand public. M. et Madame tout le monde y seront invités à s’instruire sur l’histoire, la philosophie, les idées politiques, les arts et la science, avec un accent sur les grands auteurs. 

M. Boulet est un prof de philosophie retraité du Cégep de Sainte-Foy, M. Provencher-Gravel y enseigne toujours cette matière; les deux sont chargés de cours à l’Université Laval. M. Lafond est un ancien militaire et diplomate qui revient à ses premiers amours (il a fait une maîtrise en philosophie). 

Avec d’autres amis, ils ont décidé de doter la capitale de cette école citoyenne, s’inspirant notamment de la School of Life de Londres, de la Casa do Saber de Rio de Janeiro et du Collège néo-classique de Montréal

En ce mercredi matin de janvier, les trois instigateurs m’attendent au Cercle de la Garnison de Québec, un club privé dans le Vieux-Québec. Dans un salon au décor aristocratique, on s’assoit les quatre dans des fauteuils moelleux au bord d’un foyer. Le feu est d’autant plus réconfortant que, dehors, la rue Saint-Louis est fouettée par des bourrasques de neige. 

Par la fenêtre, on dirait une réunion de francs-maçons. Mais il ne faut pas se fier aux apparences élitistes. Dans le style costume et pantalon propre, c’est les trois gars les plus subversifs que j’ai rencontrés depuis longtemps. 

Pensez-y : la recherche scientifique montre que la culture numérique a fait de nous des lecteurs de plus en plus superficiels, et ces types-là nous proposent de lire Friedrich Nietzsche ou Hannah Arendt. 

Bernard Boulet a d’ailleurs apporté une boîte cadeau Simons dans laquelle il me présente un échantillon d’auteurs dont il nous encourage à lire les oeuvres en profondeur : Platon, Machiavel, Sophocle, Rousseau, Descartes. Pas un résumé de leurs grandes idées dans un manuel pédagogique, non : les bouquins eux-mêmes. 

Le Cercle du savoir va à contre-courant de l’impatience cognitive actuelle. «C’est la tendance de fond, à notre époque, je le vois au cégep et à l’université : “qu’est-ce que ça va donner, je veux que tu me livres l’essentiel en dix minutes!”, illustre Alexandre-Provencher-Gravel. «On lutte contre ça». 

Des études en neurosciences, qui font surface un peu partout dans le monde, montrent que la lecture superficielle met en péril toute une série d’habiletés intellectuelles et affectives que la «lecture profonde» développe : l’appropriation de connaissances, le raisonnement, l’analyse critique, la capacité de se mettre dans la peau d’une autre personne et de générer des éclairs de génie.

Paradoxalement, les têtes légères que nous sommes en train de devenir sont de plus en plus incitées à partager leur avis. Sur les réseaux sociaux, à l’école, dans les consultations publiques : votre opinion est importante pour nous!

Le problème, souligne François Lafond, c’est que «les gens n’ont pas examiné leurs propres opinions. Ils ne savent pas que les opinions qu’ils ont leur viennent d’ailleurs.»

Des étudiants de l’UQAM sont contre l’appropriation culturelle; Jeff Fillion est «100 % populiste»; François Legault défend la laïcité en interdisant le port de signes religieux visibles par les employés de l’État; le chef Jean-Philippe (Cyr) vous incite à adopter le véganisme pour protéger les animaux... Et vous? D’accord, pas d’accord?

Mais savez-vous pourquoi? 

Le Cercle du Savoir nous invite à découvrir la pensée de grands auteurs qui ont réfléchi à ces questions bien avant nous — et dont les grandes idées ont peut-être formé le socle de nos valeurs sans qu’on le sache. 


« C’est la tendance de fond, à notre époque : “je veux que tu me livres l’essentiel en dix minutes!”. »
Alexandre-Provencher-Gravel

«On va jusqu’au fond des idées, des grandes idées, dit Bernard Boulet. Mais on le fait de façon plus accessible». Pas d’intellos qui pontifient du haut leur tour d’ivoire, donc. Au lieu de cours magistraux, des discussions et des débats en petits groupes sont encouragés, Socrate aurait approuvé. 

Mercredi, le Cercle du savoir ouvre son cycle de conférences sur les «piliers de l’Occident» avec une conférence sur le fondateur de Québec, Samuel de Champlain, donnée par l’historien Éric Bédard. Les mois suivants feront honneur à Jules César, Winston Churchill, Charles de Gaulle et George Washington. 

En février, il y aura aussi un cours sur Le Prince, de Machiavel et, en mars, ce sera le tour de Francis Bacon, un philosophe anglais de la Renaissance qui a beaucoup cogité sur la technologie et le rapport de l’humain à la nature. 

Au Cercle du savoir, les philosophes disparus comme Bacon seront l’équivalent des invités chouchou de Tout le monde en parle. Ils n’ont peut-être jamais eu de compte Twitter, mais ils en ont long à dire sur la nature humaine, peu importe l’époque. 

Messieurs Boulet, Provencher-Gravel et François Lafond espèrent que ceux qui viendront au Cercle de la Garnison assister aux conférences, cours, cercles de lectures et entretiens ne seront pas seulement des retraités déjà adeptes de l’Université du troisième âge. En fait, ils espèrent attirer les gens qui sont encore dans la vie active. 

Des gens comme mon voisin dans la trentaine, peut-être, que j’ai surpris récemment à lire Montaigne. Ou des gens qui se fichent bien d’avoir l’air intello et sont curieux de savoir ce que pense Plutarque de la (fausse) honte. 

«Pourquoi attendre à la retraite pour découvrir qu’on aurait pu s’éduquer plus tôt?» demande Bernard Boulet. 

Il y a là matière à réflexion, je trouve.