Marc Allard
Le parc Güell, à Barcelone, un jour d’été.
Le parc Güell, à Barcelone, un jour d’été.

La pré-détente

CHRONIQUE / L’été dernier, mon amie Léa Méthé Myrand a ramené un bout de sagesse de son voyage en Espagne.

Une semaine avant de s’envoler pour Barcelone avec son chum et ses deux jeunes enfants, elle a fait ce que plusieurs font avant de partir en vacances : un sprint final au boulot.

Le jour, Léa puisait dans ses réserves de carburant pour cocher le plus de tâches possible chez Écobâtiment, où elle est directrice. Et, le soir, elle enchaînait avec les derniers préparatifs du voyage.

Trois vols, deux escales et une quasi-nuit blanche plus tard, elle a finalement posé ses bagages dans un Airbnb de la métropole catalane, crevée. «Je suis arrivée à Barcelone, dans une des villes que je préfère au monde, et je n’avais pas ce qu’il fallait pour en profiter avant plusieurs jours», m’a-t-elle raconté. 

Avec une fille de 7 ans et un fils de 5 ans, le farniente n’était pas une option. Les deux parents et les enfants partaient le matin pour faire le plein des splendeurs de la ville de Gaudi. Ils marchaient dans le quartier Gràcia, se laissaient émerveiller par l’architecture éclatée, se sustentaient dans les marchés publics foisonnants.

Mais les trois premiers jours, en rentrant le soir, Léa a pleuré. «J’ai pleuré d’épuisement, de ne pas être capable de relaxer, parce que j’avais trop de tensions accumulées. Tout ce que j’avais envie de faire une fois en vacances, c’est de dormir, rester affalée, en bougeant le moins possible.» 

Ses journées étaient chargées de découvertes, comme prévu. «Mais la vérité, c’est que j’aurais préféré rester dans l’appart pendant 72 heures avant de bouger le petit doigt», dit Léa. 

Léa a repris le dessus le quatrième jour. Avec sa bande, elle a profité amplement des charmes de Barcelone. Mais quand elle repense au début de son voyage, elle se dit que ce n’est pas une bonne idée d’affronter un barrage de stress avant de partir.

C’est un problème répandu. On prend des vacances pour se reposer, mais on est encore trop tendu pour se détendre. Certains parlent du piège des 7 jours. Trois jours à avoir hâte d’être capable de relaxer, deux jours où on relaxe vraiment, et deux jours d’angoisse avant de retourner travailler. Si vous avez juste une semaine de vacances, ça ne vous laisse pas une grande marge de manœuvre...

Dans un monde idéal, on devrait être en mesure de relaxer dès le jour 1. Mais est-ce possible? 

Léa pense que oui. Mais avant de partir en vacances, il faut être capable de faire ce que les musiciens appellent un decrescendo : diminuer graduellement l’intensité. Léa, elle, appelle ça une «pré-détente». 

«Il ne faut pas se mettre des réunions ou des deadlines épouvantables dans les dernières semaines, dit Léa. Il faut essayer de planifier les gros morceaux à une certaine distance des vacances. Si tu laisses le travail sur quelque chose d’important, avec une grosse charge émotionnelle, et que tu tombes en vacances le lendemain, tu t’exposes vraiment à te dissoudre.»

Bref, ça veut dire qu’il faut s’y prendre plus qu’une semaine d’avance pour être prêt à profiter des vacances sans que le travail nous rattrape. L’idée est de répartir sur plusieurs semaines le boulot que vous souhaitez boucler avant le départ et d’aérer votre horaire à mesure que les vacances approchent. 

Si vous enfoncez l’accélérateur la dernière semaine, difficile de demander à votre cerveau de décompresser dès l’amorce du congé estival. Même si vous avez les pieds dans un lac au bord d’un chalet, votre tête restera au bureau (ou chez vous, parce que c’est peut-être là votre bureau maintenant). 

C’est important non seulement pour vous, mais pour votre employeur : les vacances sont essentielles pour restaurer la productivité des employés. 

Selon trois chercheurs américains qui ont fait le point sur leurs recherches dans la Harvard Business Review, le but des vacances est notamment de retrouver le calme, la bonne humeur et l’énergie qui caractérisent les états d’esprit les plus propices au travail productif et efficace. 

Cette année, pour leurs vacances, Léa et son chum ont choisi une destination moins énergivore. Ils se sont loué une cabine dans un motel sur le bord du fleuve à Saint-Jean-Port-Joli où ils ont leurs habitudes, ce qui allège le fardeau de planification et favorise la pré-détente. 

Au travail, ne comptez pas sur elle pour sprinter la dernière semaine avant ses vacances. «Je veux finir avec de la poutine, m’a dit Léa. Avoir le temps de laisser le bureau en ordre, de répondre aux questions de gens et de ne pas quitter comme une furie en claquant la porte et en laissant la vaisselle sale.»

Quand j’ai vu Léa, en fin de semaine passée, il lui restait encore une semaine de boulot avant de se poser à Saint-Jean-Port-Joli. Je ne sais pas pourquoi, elle avait déjà un petit air de vacances.