Tatsuko Miyanagi et son mentor, Michel Zimmerman, dans l'atelier de ce dernier.

Ikigai: l’art japonais de vivre vieux et heureux

CHRONIQUE / Je cherchais à en savoir plus sur l’ikigai, présenté comme le «secret» japonais pour vivre longtemps et heureux. Alors, j’ai appelé dans un restaurant de sushis.

Je suis tombé sur la douce voix de Tatsuko Miyanagi, serveuse au Hosaka Ya, à Limoilou. Je pensais que l’ikigai était un mot mineur au Japon, le genre qu’on lance quand tout va bien, une sorte de «tiguidou» du soleil levant. J’ai demandé à Tatsuko ce qu’elle en pensait. 

Elle m’a dit qu’au contraire, c’est un mot chargé d’une signification existentielle. Ikigai veut dire «raison d’être» ou «raison de vivre». Plusieurs Japonais pensent que chacun est né pour accomplir un destin particulier, et qu’il faut le trouver et le suivre pour bien vivre sa vie. 

Bon, ce n’est quand même pas un sujet de conversation quotidien, nuance Tatsuko. À Kyoto, d’où elle vient, les gens ne se demandent pas chaque jour: «Pis, as-tu trouvé ton ikigai?» N’empêche, c’est une préoccupation latente.

Tatsuko est bien placée pour le savoir. C’est en quelque sorte son ikigai qui l’a amenée à Québec. 

Depuis l’adolescence, Tatsuko rêve de devenir bijoutière-joaillière. Et c’est dans un atelier du Vieux-Québec qu’elle a trouvé son mentor. Il s’appelle Michel Zimmerman. Il pratique le métier depuis 37 ans dans sa plus pure tradition: il fabrique tous ses bijoux à la main, à partir de métal laminé, sans moulage.

«Je suis venue à Québec juste pour apprendre sa méthode, dit Tatsuko à propos de M. Zimmerman. Et je ne l’ai jamais regretté.»

Il y a quelques années, après avoir vu les vidéos de M. Zimmerman sur YouTube, elle lui a demandé de faire un stage. Il a dit oui. Depuis, Tatsuko s’est établie à Québec, qu’elle considère chez elle. D’autant plus qu’elle est tombée amoureuse d’un gars de la place: le fils de M. Zimmerman, Pierre. 

Maintenant, Tatsuko travaille trois jours par semaine dans l’atelier de Michel Zimmerman, sur la côte de la Fabrique. Elle fabrique notamment des bagues pour la bijouterie Zimmerman et pour des clients japonais. Elle profite toujours des conseils de son mentor et tripe toujours autant sur son métier. 

«J’adore ça!, dit-elle. C’est ma passion.»

C’est en quelque sorte le ikigai de Tatsuko Miyanagi qui l’a amené à quitter Kyoto pour Québec afin de travailler avec le bijoutier Michel Zimmerman.

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Récemment, plusieurs livres ont été écrits sur l’ikigai. Dans les librairies, ceux-ci voisinent habituellement les bouquins sur le hygge danois, le lagom suédois, le friluftsliv norvégien ou le pantsdrunk finlandais. 

Vous pourriez être tenté de bouder l’ikigai comme autre concept à la mode au rayon croissance personnelle. Mais ne serait-ce que parce qu’il a su se tailler une place à côté des bienheureux scandinaves, il mérite peut-être votre attention.

Mais j’ajouterais une raison: l’ikigai a mis le doigt sur une chose que la science moderne a bien établi: donner un sens à sa vie est bon pour notre santé mentale.

Prenez le travail. Une célèbre étude menée en 2001 auprès de préposés à l’entretien ménager dans un hôpital a montré que certains d’entre eux se considéraient comme de «simples concierges» alors que d’autres se voyaient comme faisant partie d’une équipe qui apporte des soins aux patients. 

Sans surprise, les seconds rapportaient un niveau de satisfaction significativement plus élevé au travail et collaboraient davantage avec les infirmières et les médecins.

Michel Zimmerman, lui, ne se voit pas comme un simple fabricant de bijoux. Il se voit comme un artisan qui «ajoute de la beauté au monde». C’est aussi pour ça qu’il a à cœur de transmettre son savoir à Tatsuko et aux milliers d’inconnus qui visionnent gratuitement ses vidéos sur YouTube.

La science a aussi montré que le sens avait un impact positif sur la santé physique. Ce qui explique peut-être pourquoi l’île japonaise d’Okinawa, au sud du pays, abrite une des plus fortes proportions de centenaires au monde. 

«L’île des immortels»

Sur «l’île des immortels», l’ikigai est le moteur de la vie, la raison de se lever le matin. Les insulaires sont reconnus pour rester actifs bien au-delà de l’âge de la retraite, un concept qui leur apparaît d’ailleurs un peu étranger. Ils ne continuent pas à travailler 40 heures par semaine dans un bureau, mais gardent leur corps et leur esprit occupés. 

Auteurs du livre Ikigai: le secret japonais pour une vie longue et heureuse, Héctor García et Francesc Miralles se sont rendus dans le village d’Ogimi, où les centenaires sont particulièrement nombreux. Ils ont interviewé Akira, 92 ans. 

Il leur a raconté que chaque jour, il entretient son jardin pour s’assurer que ses tomates poussent bien. Ensuite, il va les vendre au marché près de la plage. Et, dans l’après-midi, il se rend au centre communautaire, où il prépare du thé vert pour toute sa famille et ses amis.

Au cours de leur semaine à Ogimi, García et Miralles n’ont vu personne paresser. Mais les villageois ne semblaient pas non plus pressés ni surchargés. Ils avaient toujours l’air pris par une tâche, mais pas stressés. 

«La leçon que nous pouvons tirer des Japonais — et plus particulièrement des résidents d’Okinawa — est que nous devrions en faire moins lorsque nous nous sentons dépassés, mais rester occupés quand nous ne voulons rien faire», écrit García dans le journal The Guardian

Dans la culture japonaise, ne pas occuper son esprit et son corps est mauvais pour la santé, car il déconnecte votre âme de votre ikigai, explique-t-il.

Dans un pays reconnu pour son workaholisme, cet ethos peut aussi verser dans l’excès. Au Japon, les employés à temps plein sacrifient, chaque année, en moyenne 9 des 18 jours de congés payés prévus dans leur contrat, en plus de nombreuses soirées. Les Japonais ont même un nom — karoshi — pour désigner la mort subite de travailleurs par surmenage, un fléau là-bas.

Dans l’ensemble, toutefois, l’ikigai apporte beaucoup de bonheur aux Japonais. Après tout, on est toujours plus heureux quand on a une raison de se lever le matin.

D’ailleurs, l’ikigai ne passe pas forcément par le travail. Un peu moins d’un tiers des Japonais considèrent leur boulot comme leur ikigai. Être bénévole dans un club d’échecs, jouer du tuba, militer contre le nucléaire peut aussi être une raison de vivre.

Tatsuko vit à 13 heures d’avion de sa famille à Kyoto. Elle ne gagne pas une fortune avec ses bijoux et doit continuer à servir des sushis. Mais elle ne se plaint pas. Elle s’estime chanceuse de vivre sa passion dans le Vieux-Québec.

«La question du sens de la vie est essentielle pour moi», dit-elle en me montrant les magnifiques bagues qu’elle est en train de confectionner dans l’atelier. «Chaque fois que je suis ici, je suis heureuse.»