Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
À gauche, le champion Tiger Woods a reçu son premier bâton de golf à 7 mois. À droite, Roger Federer a d’abord exploré une foule d’autres sports dans sa jeunesse. 
À gauche, le champion Tiger Woods a reçu son premier bâton de golf à 7 mois. À droite, Roger Federer a d’abord exploré une foule d’autres sports dans sa jeunesse. 

Êtes-vous Tiger ou Roger?

CHRONIQUE / En 2006, Tiger Woods est monté à bord de son jet privé pour se rendre à New York, où Roger Federer jouait en finale du U.S. Open, un des quatre tournois majeurs du tennis professionnel.

Assis aux premières loges, Woods a vu Federer battre Andy Roddick au stade Arthur-Ashe, où le Suisse a remporté son troisième titre d’affilée. Après le match, Woods a rejoint Federer, et ils ont célébré la victoire au champagne. «Je n’ai jamais parlé à personne qui était aussi familier avec le sentiment d’être invincible», dira plus tard Federer de son ami Woods. 

Les deux légendes n’avaient pourtant pas pris le même chemin pour se rendre à l’invincibilité. «Son histoire est complètement différente de la mienne», a dit Federer à son biographe en 2006. «Même quand il était enfant, son but était de battre le record de plus grand nombre de victoires aux tournois majeurs. Moi, je rêvais juste de rencontrer Boris Becker une fois et de peut-être pouvoir jouer à Wimbledon un jour». 

Dans son plus récent livre, Range : why generalists triumph in a specialized world (non disponible en français, mais qu’on pourrait traduire par «Pourquoi les généralistes triomphent dans un monde spécialisé»), le journaliste sportif David Epstein revient sur le parcours de ces deux athlètes, car ils incarnent, selon lui, deux types de trajectoires vers l’excellence : le spécialiste (Tiger) et le généraliste (Federer). 

Tiger Woods, c’est connu, est un enfant prodige. À 7 mois, il a reçu de son père son premier bâton de golf. À 2 ans, un de ses entraînements a été diffusé à la télévision nationale. À 21 ans, il était le meilleur golfeur au monde. À 43 ans, il est devenu le deuxième joueur le plus âgé à remporter le Masters. 

Pour Epstein, Tigers Woods est devenu le symbole du chemin en ligne droite : commencez tôt, choisissez votre branche et ne la lâchez surtout pas. C’est cette philosophie qui est incarnée dans les programmes sport-études, par exemple, ou dans la tyrannie musicale de la «Tiger Mom» Amy Chua, qui a assigné arbitrairement le violon à une de ses filles et le piano à l’autre, sans que les enfants aient leur mot à dire. 

Roger Federer, c’est moins connu, a fait plusieurs détours avant de devenir un as du tennis. Enfant, il a fait du ski, de la lutte, de la natation, de la planche à roulettes et du squash. Il a aussi joué au basketball, au handball, au ping-pong, au football et au badminton par-dessus la clôture de son voisin. 

Le tennis? Sa mère l’enseignait à d’autres, mais pas à son fils. «Il m’aurait trop énervée de toute façon. Il essayait tous les coups bizarres et ne renvoyait jamais la balle normalement», a-t-elle raconté à Sports Illustrated.

Les parents de Federer l’encourageaient plutôt à explorer une panoplie de sports. Par le temps qu’il abandonne les autres sports comme le soccer, notamment, pour se consacrer uniquement au tennis, Federer rivalisait avec des joueurs qui se spécialisaient déjà depuis plusieurs années avec l’aide d’entraîneurs professionnels. À la mi-trentaine, Federer était numéro un mondial à l’âge où d’habitude les joueurs de tennis prennent leur retraite, souligne Epstein. 

L’histoire de Tiger Woods est peut-être plus fameuse que celle de Roger Federer. Mais chez les sportifs de haut niveau, ce sont les généralistes comme Roger qui sont la norme. Selon la recherche scientifique résumée dans livre d’Epstein, les athlètes d’élite passent généralement par une «période d’échantillonnage» où ils essaient une variété de sports. Ils développent une grande variété de compétence physique et retardent la spécialisation plus tard que leurs pairs qui plafonnent avant eux.  

Selon Epstein, c’est aussi vrai pour la musique. Le journaliste cite des études sur le développement des musiciens qui ont montré que les plus prometteurs ont souvent une période où ils échantillonnent plusieurs instruments et jouent de manière légèrement structurée avant de trouver l’instrument et le genre qui les fait triper.

Chez les scientifiques aussi, la polyvalence est payante. Epstein cite une étude qui a révélé que les scientifiques qui étaient de renommée nationale étaient plus susceptibles d’avoir des passe-temps comme jouer de la musique, travailler le bois ou écrire. C’était encore plus vrai chez les lauréats du prix Nobel. 

Plus les domaines sont complexes et imprévisibles, plus la polyvalence est un atout vers l’excellence, souligne Epstein. Les domaines où les règles sont bien établies — la musique classique, les échecs ou le golf, par exemple — se prêtent mieux à la spécialisation.

Or, la plupart des domaines ne sont pas aussi bien encadrés. Les règles changent, il n’y a pas de répétitions prévisibles et la rétroaction est souvent repoussée ou inexacte. Votre travail se situe probablement plus dans cette catégorie-là, avec des critères de réussite un peu flous et des techniques qui ne sont pas enseignées précisément dans les manuels. 

Le conseil d’Epstein : n’hésitez pas à varier vos expériences et à développer votre polyvalence. Pratiquez plusieurs sports. Jouez de plusieurs instruments. Explorez plusieurs disciplines scientifiques. Changez de département au boulot. 

Même si votre parcours ressemble plus à celui de Tiger, il est encore temps de tendre la main à Roger.