Chronique

Trouvez le noyau

CHRONIQUE / Quand je suis arrivé à Québec, il y a douze ans, j'ai été très impressionné par un pâté chinois.

Ma coloc avait pilé les patates, fait revenir les oignons et la viande et étalé une couche de maïs doré entre les deux. Une demi-heure plus tard, un joyau trois couleurs sortait du four — et je me régalais. 

J'avais une bonne raison d'être ébloui : à 23 ans, je savais à peine cuire des pâtes.

J'ai beaucoup cuisiné depuis. Avec DiStasio d'abord, puis Jamie Olivier, Mark Bittman, Ricardo, Danny St Pierre, Grace Young et, mon préféré, Yotam Ottolenghi.

Je suis passé à travers des centaines de recettes. Et, aujourd'hui, je ne suis pas gêné de faire un pâté chinois ou de recevoir pour Noël. En même temps, oui, je suis un peu gêné, parce qu'après tout ce temps dans la cuisine, je ne sais que faire ça, des recettes.

Enlevez-moi mes livres, et je deviens un peu nerveux. Mes classiques? Ceux que je peux mitonner sans une liste d'ingrédients et d'étapes préétablies ? Je peux les compter sur les doigts de la main.

Ç'aurait pu durer longtemps comme ça. Mais j'ai eu une sorte de déclic en tombant sur un article du magazine The Atlantic dans lequel l'auteur se désole que la majorité des gens apprennent à cuisiner en suivant des recettes.

«Pour toute leur précision et leur exhaustivité, les recettes sont de piètres enseignantes, écrit Joe Pinsker, un collaborateur du magazine. Elles vous disent quoi faire, mais vous disent rarement pourquoi le faire».

«C'est comme si on essayait d'apprendre une langue uniquement en copiant les phrases des autres, au lieu d'apprendre la grammaire et le vocabulaire nécessaires pour faire ses propres phrases», ajoute-t-il.

Bon, ce genre de réflexion m'avait quand même traversé l'esprit quand j'ai entendu Daniel Vézina, aux Chefs!, rabattre les oreilles de sa brigade avec les techniques de base.

Mais curieusement, c'est en lisant l'article de The Atlantic que j'ai réalisé à quel point j'apprenais à pas de tortue avec mes maudites recettes.

Le principe du 80/20

C'est souvent comme ça dans la vie. On passe beaucoup de temps à faire des efforts pour peu de résultats. Mais parfois, de petits efforts rapportent gros.

Dans les années 1790, l'économiste italien Vilfredo Pareto avait remarqué que 80% des terres en Italie appartenaient à 20% de la population. Beaucoup plus tard, un ingénieur et consultant en management nommé Jospeh Moses Muran a constaté qu'une entreprise pouvait grandement améliorer la qualité d'un produit en se concentrant sur quelques problèmes essentiels.

Son «principe de Pareto» — selon lequel 80 % des résultats sont le résultat de 20 % des causes — a eu beaucoup d'échos au Japon. Le «Made in Japan» est devenu un symbole de qualité et a contribué à faire de cet archipel une puissance économique mondiale.

Par la suite, le principe du «80/20» a été constaté dans plusieurs autres domaines. L'auteur Richard Koch en recense plusieurs dans son livre «Le principe 80-20».

Les gens portent 20 % de leurs vêtements 80 % du temps. Les entreprises génèrent 80 % de leurs revenus avec 20 % de leurs produits ou de leurs clients. Sur la route, 20 % des délinquants causent 80 % des accidents, etc.

Vous en doutez ? Peut-être que la proportion réelle dans votre garde-robe, votre entreprise, ou sur les routes est différente, effectivement. Mais le ratio 80/20 est une approximation. Ça peut être 70/30; 85/15 ; 99/1, peu importe.

Vous comprenez l'idée : une petite partie de nos efforts donne la majorité des résultats. Ce qui, à l'inverse, veut dire que la plupart de nos efforts ne servent pas à grand-chose...

La solution ? Trouvez le noyau.

Prenez les langues. Au 19e siècle, le Britannique Isaac Pittman, qui a inventé une méthode de sténographie, a remarqué que 700 mots de la langue anglaise — et leurs dérivés— comptaient pour environ les deux tiers des mots utilisés dans les conversations quotidiennes.

Alors, si vous avez un minimum de temps et d'énergie à consacrer à l'apprentissage de la langue anglaise, vous êtes mieux de vous concentrer sur ce noyau de 700 mots. Le même principe s'applique à n'importe quelle autre langue, d’ailleurs.

Pour cuisiner, je me suis récemment tourné vers un livre intitulé Salt, Fat, Acid, Heath (seulement en anglais, désolé) qui résume la cuisine en quatre éléments : sel, gras, acide, chaleur.

L'auteur, Samin Nosrat, est une ancienne chef du réputé restaurant Chez Panisse, près de San Francisco. Elle consacre un chapitre à chacun des quatre éléments et propose ensuite des recettes pour appliquer les principes enseignés.

C'est fou le plaisir que j'ai eu cette semaine à comprendre la science des émulsions et à secouer ma vinaigrette dans un pot Masson.

Je ne deviendrai pas un chef demain matin. Mais au moins j'ai l'impression d'avoir trouvé le noyau de la cuisine, ou en tout cas un certain savoir-faire qui me permettra d'improviser avec ce qui reste dans le frigo. Sans recette, je vous jure.

Chronique

Le piège de la confiance en soi

CHRONIQUE / Il n’a pas perdu de temps. Dès sa première année d’études en médecine, il a commencé à boire beaucoup d’alcool au quotidien.

Parmi les brillants étudiants qui l’entouraient en classe, il avait l’impression d’être un imposteur. Et le doute revenait cogner chaque fois qu’il ouvrait une de ses livres d’anatomie, de physiologie ou de biochimie. Alors il les refermait.

Pendant ses deux premières années de médecine, il a raté tous ses examens. Mais le comble du déshonneur est survenu en troisième année, lorsqu’il a dû être transporté à l’hôpital pour une intoxication à l’alcool. 

«La honte que j’ai ressentie a été terrible, mais pas autant que ma gueule de bois», raconte le gars en question, qui s’appelle Russ Harris. 

Vous serez peut-être étonnés d’apprendre qu’il est finalement devenu médecin, puis psychothérapeute et qu’il est aujourd’hui une des figures le plus connues d’une thérapie de plus en plus reconnue par les scientifiques et les cliniciens — l’ACT, la thérapie d’acception et d’engagement. 

Les livres de Harris se retrouvent dans la section croissance personnelle des librairies. Vous auriez le droit de vous méfier, mais vous ne devriez peut-être pas. 

Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain et chroniqueuse à Medium Large, avait ainsi décrit un de ses bouquins, Le piège du bonheur, dans La Presse :

«Si jamais vous souffrez trop de «beurk» et de «ma vie ne vaut rien», lisez ce livre. C’est un des meilleurs livres scientifiques écrits pour le public que j’ai lus depuis très longtemps. On y apprend que les émotions négatives — tout comme la douleur — sont essentielles pour notre survie et qu’il faut arrêter d’avoir peur d’avoir des émotions négatives».

J’ai envie de faire le même éloge d’un autre de ses livres, Le grand saut, de l’inertie à l’action, un livre sur la confiance en soi — ou, plutôt, sur son piège. 

Dans l’introduction, Harris revient sur ses années d’abus d’alcool alors qu’il étudiait en médecine et explique qu’il sentait le besoin de boire pour combler son manque de confiance en lui. 

Ce n’était d’ailleurs pas juste à l’université : à moins d’être ivre, il n’osait jamais inviter une fille à sortir. Et quand il réussissait à se faire une blonde, il mettait fin à la relation au bout de deux semaines. 

«Je me disais que si je rompais rapidement elles n’auraient pas le temps de réaliser combien j’étais «inadéquat» ; autrement dit, je me rejetais avant que quelqu’un d’autre n’ait la chance de le faire», explique-t-il. 

Bref, le gars sait c’est quoi de manquer de confiance en lui. Mais ce qui intéressant, c’est que sa prescription n’a rien à voir avec les balivernes psycho-pop habituelles du genre autosuggestion et affirmations positives recommandées pour affronter nos peurs. 

Non, ce que Russ suggère, c’est d’arrêter de se battre contre la peur et de l’accepter. Et ensuite, de «défusionner» des pensées négatives auxquelles cette émotion est associée. 

La peur n’est pas le problème, explique-t-il. Elle a évolué chez l’espèce humaine pour détecter des menaces dans l’environnement et assurer notre survie. Alors, n’essayez pas de la tasser de là, notre cerveau est câblé comme ça. 

On n’a pas d’emprise sur la peur, mais on peut déterminer l’emprise qu’elle a sur nous en refusant de «fusionner» avec les pensées qui vont avec : l’autodénigrement, les craintes, les jugements, les comparaisons avec d’autres personnes. 

Harris propose donc de «défusionner» de ces pensées négatives. La première étape consiste à remarquer qu’elles sont là et à les observer. Ensuite, on peut leur souhaiter la bienvenue, les chanter dans notre tête ou même les réciter avec une voix ridiculement grave ou aiguë. 

Ainsi, on établit une certaine distance par rapport à notre peur, et elle cesse de nous paralyser. «La véritable confiance en soi n’est pas l’absence de peur, écrit Harris ; elle découle plutôt d’un rapport transformé par rapport à la peur». 

Concrètement, disons que vous êtes terrorisé à l’idée de vous exprimer devant un public, comme c’est le cas de bien de gens. Vous voyez le lutrin sur scène, vous sentez monter la peur, votre respiration s’accélère, votre pouls augmente, vos poils se dressent, vos mains sont moites.

Pendant ce temps, votre esprit vous dit : ah non, tu vas oublier ton texte, tu vas trébucher sur des mots, tu vas être plate, tu vas avoir l’air fou devant un paquet de monde. 

Les disciples de l’autosuggestion vous conseillerait de vous dire : je suis capable !, je vais y arriver !, je suis le meilleur ! Harris, lui, suggèrerait de remercier votre esprit pour ses commentaires très aidants. 

Russ Harris répète je ne sais plus combien de fois dans son livre que c’est un piège de penser qu’on doit se sentir confiant avant d’agir. En fait, c’est le contraire qui se produit. C’est quand on agit qu’on développe de la confiance en soi.

À la radio de CBC, je me souviens d’avoir entendu une entrevue avec un comédien au théâtre qui disait qu’il offre toujours à sa peur une place en première rangée. Il l’incarne dans une forme humaine et la salue mentalement avant de monter sur scène. Elle le regarde durant toute la pièce, sans jamais quitter son siège.

Et à la fin, si je me souviens bien, elle l’applaudissait. 

Marc Allard

Toi, créatif?

CHRONIQUE / J'ai un ami qui travaille dans un gros ministère. Récemment, il a passé une entrevue pour un nouveau poste et on lui a posé une question très déstabilisante, semble-t-il, pour un fonctionnaire.

Es-tu créatif?

«Ehhh... ben oui», a-t-il bredouillé. Mais quand on lui a demandé comment il avait utilisé cette créativité au boulot, il n'a pas trop su quoi dire.

«Je suis fonctionnaire, calvaire. Comment tu veux que je sois créatif?» a-t-il eu envie de lui dire.

Il blaguait à moitié. Mais c'est drôle, quand même, à quel point la créativité peut être stéréotypée.

La plupart des gens associent spontanément la créativité aux sept arts. Si vous connaissez un architecte, un sculpteur, un peintre, un comédien, un musicien, un écrivain ou un cinéaste, pas de doute, il est créatif.

Mais un gars qui travaille chez General Electric (GE)?

Ça se peut. Je vous jure. Et c'est le meilleur exemple de créativité qu'il m'ait été donné de lire.

***

C'est l'histoire de Doug Dietz. Ce vieux routier de General Electric travaillait depuis deux ans et demi sur machine d'imagerie par résonance magnétique lorsqu'il a eu l'occasion de la voir installée dans un hôpital.

Sur place, Doug a demandé à une technicienne ce qu'elle pensait de sa formidable machine. Mais elle lui a demandé d'attendre dans le couloir, le temps qu'une jeune fille frêle s'avance en tenant bien la main de ses parents, les larmes aux yeux. Elle allait passer 30 minutes dans un étroit tunnel à écouter des bruits inquiétants.

La technicienne a finalement dû appeler un anesthésiste. Et Doug a appris que jusqu'à 80 % des enfants passaient l'IRM sous sédation. C'était loin de ce qu'il souhaitait. L'ingénieur a alors décidé de repenser sa machine — ou, plutôt, l'expérience de la machine du point de vue d'un enfant.

Il a observé des marmots dans une garderie, a jasé avec des pédiatres et a consulté un musée pour enfants. Puis, il s'est remis au boulot et a fait de sa machine un bateau pirate digne d'un parc d'attractions, avec une grande roue de capitaine et le décor naval qui va avec.

Les médecins disent aux enfants qu'ils vont naviguer à l'intérieur du bateau de pirate et devront rester complètement immobiles pendant la traversée. Après le voyage, ils peuvent ramasser un petit trésor de pirate de l'autre côté de la pièce.

Résultat ? Le nombre d'enfants sous sédation pendant l'IRM est passé de 80 % à 27 %. Un jour, dans la salle du «bateau de pirate», Doug Dietz a croisé une fillette qui tirait le chandail de sa mère. Qu'est-ce qu'il y a ?», lui a demandé la maman. Et la petite fille a répondu : «Est-ce qu'on peut revenir demain?»

Chronique

Dépasse-toi, moins-que-rien !

CHRONIQUE / «Whiplash m’a fait penser à mon passage au Conservatoire», m'a dit Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.

Le comédien m’a rappelé à l’heure du lunch, entre deux scènes de Like-moi !. J’avais lu son témoignage sur le site d’Urbania à propos de Gilbert Sicotte, suspendu du Conservatoire d’art dramatique de Montréal dans la foulée d’allégations de harcèlement psychologique.

«J’ai souffert de ses techniques d’enseignement, a écrit Philippe-Audrey. Pourtant, je ne suis pas d’accord avec le traitement qui lui est réservé sur la place publique. Pourquoi? Parce que ce n’est pas un seul prof qu’il faut dénoncer. C’est toute une institution qui cautionnait – encourageait, même – de tels débordements».

Je lui ai dit que son témoignage m’avait fait penser à Whiplash, ce film sur la relation toxique entre un jeune batteur de jazz et son prof de musique tyrannique. Et même si ses anciens profs ne sont pas allés dans les mêmes extrêmes, Philippe-Audrey a pensé à ce long-métrage quand l’«affaire Sicotte» a éclaté.

«T’es face à des gens qui, de l’extérieur en tout cas, ne te respectent pas. […], m'a-t-il dit. Mais en tant qu’étudiants, on s’efforce de leur faire plaisir».