Chronique

Sois gentil, ferme-la!

Sois gentil, ferme-la! Le spectacle venait de commencer au parc de la Francophonie, j’avais hâte de me remplir les oreilles de l’électro-lounge planant de Bonobo. Mais à côté de moi, il y avait une bande de vingtenaires qui jasaient en gueulant comme dans un bar.

Ils se racontaient leurs péripéties de la semaine et riaient à gorge déployée. Autour d’eux, tout le monde les regardait avec des gros yeux.

Mais les trois gars et les deux filles avaient du fun à jacasser et à se taper les cuisses en buvant leur Coors Light. Bonobo avait beau déployer toute son artillerie musicale sur scène — ils n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour socialiser.
Irrité, j’ai fait signe à un des gars de baisser le ton. Il a roulé les yeux et s’est retourné vers ses amis, l’air de dire : c’est quoi le rapport.

Le rapport, c’est que la plupart des spectateurs du Festival d’été — ou dans n’importe quel show, d’ailleurs — vont là pour écouter la musique d’un artiste. Pas pour t’entendre raconter ta semaine ou des jokes de mononcle.

C’est peut-être parce que je vieillis que je deviens plus grincheux. Mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se comporter dans une foule. Il me semble que c’est la moindre politesse de cesser de bavarder quand les premières notes résonnent, non?

Évidemment, on n’est pas dans un concert de classique. Tu peux gueuler tant que tu veux pour encenser un artiste, demander un rappel ou lui lancer un «ON T’AIIIIME» (insérez le nom de votre musicien préféré) à lui fendre le cœur.

Évidemment que le plaisir d’un spectacle n’est pas qu’auditif. Il est aussi dans le sentiment de communion avec l’audience et ceux qui s’agitent sur scène. Mais si t’as envie de jaser d’autre chose avec tes amigos, s’il vous plaît, fais ça ailleurs — ça gâche la communion.

Oh, et si tu reçois un appel sur ton cell, pas obligé de le prendre non plus… C’est le bon moment de texter.

Cette semaine, mon ancien collègue et animateur à la radio de Radio-Canada, Guillaume Dumas, a mis sur Facebook un article de Stephen Thomson, de la radio publique américaine NPR. Le journaliste et critique de musique répondait à un lecteur qui lui demandait : «Puis-je demander à des personnes qui parlent fort à un concert en plein air de se la fermer?»

Thomson expliquait que c’était pire de bavasser à haute voix lors d’un spectacle à l’intérieur. Les conversations dans une salle sont un peu comme de la «fumée secondaire», illustrait-il. «Mais à l’extérieur, le calcul est plus compliqué, considérant notamment l’espace dont vous disposez».

Le critique musical suggère des moyens pacifiques de faire part de votre mécontentement : dévisager, faire un «chut!» ou y aller avec des affirmations qui commencent par «je», comme : «J’ai de la misère à entendre le spectacle»...

«Prononcer quelques mots doux à la poursuite de la quiétude n’est pas un vice», écrit Thomson.

Et si on n’est pas trop coincé, on peut juste changer de place. Heureusement, le parc de la Francophonie respirait un peu pour Bonobo, et c’est ce qu’on a fait. 

Au milieu du spectacle, j’ai regardé en arrière et j’ai vu le club social qui jacassait encore. Un des gars m’a vu. 

Cette fois, c’est moi qui ai roulé les yeux.

Chronique

Gentleman Grohl

CHRONIQUE / La mère de Dave Grohl, Virginia, part souvent en tournée avec les Foo Fighters. Elle a l’habitude de s’assoir sur une chaise pliante sur le côté de la scène. De là, elle aime voir l’euphorie des fans devant les prestations déchaînées de son fils.

«C’est le meilleur siège», a-t-elle confié à un journaliste du Guardian. «J’aime regarder le public. Je ne veux pas qu’ils me voient, alors je reste en arrière. Mais j’aime leur réponse.»

Elle a de quoi être fière de son Dave. À 49 ans, il est le meneur d’une des formations rock les plus populaires au monde, en plus d’avoir été le batteur de Nirvana, groupe phare du grunge.

Après plus de deux décennies de carrière, les Foo Fighters font encore partie des têtes d’affiche des plus grands festivals de musique de la planète. Lundi, ils seront d’ailleurs au Festival d’été de Québec, devant une foule qui s’annonce gigantesque sur les plaines d’Abraham. 

Mais vous savez de quoi maman Grohl est la plus fière ? Du titre de «l’homme le plus gentil du rock» maintes fois décerné à son fils. 

Dans une livre que Virginia Grohl a écrit sur les mères de rock stars — elle a notamment interviewé celles de Pharell, de Dave Matthews, d’Amy Winehouse, de Michael Stipes (REM) et de Mike D’s (Beastie Boys) —, elle rapporte notamment que les mères «apprécient secrètement» les actes de générosité et de gentillesse de leur progéniture, pas mal plus que les Grammy. 

Il faut dire qu’elle est choyée en la matière. Des exemples? En tournée, Dave Grohl a remplacé le batteur malade de Cage The Elephant qui faisait la première partie des Foo Fighters. Il a joué dans les garages de ses fans. Il soutient financièrement une quinzaine de fondations. Il est réputé pour être un des gars les plus accueillants en coulisse. Il a déjà laissé 2000 $ de pourboire au bar d’un hôtel de Philadelphie.

Et on l’a vu à Québec en 2015 : il s’est fait construire un trône sur scène pour être capable de jouer quand même malgré sa jambe cassée. Il a réussi à enflammer les Plaines même sous un déluge de pluie, jusqu’à ce qu’un orage gâche la fête. Les Foo ont promis de revenir. Ils ont tenu promesse. 

Alors qu’il pourrait très bien être une autre de ces vedettes narcissiques et capricieuses, Dave Grohl s’efforce d’être un gentleman. C’est intrigant, non? Pourquoi un homme si riche et adulé tient-il à être aussi gentil? 

Sans doute parce que ça lui fait du bien à lui aussi.

Dans nos sociétés individualistes, il y a un tas de gens qui croient dur comme fer au chacun pour soi. Qui pensent que le chemin de la béatitude passe par l’incessante satisfaction des désirs, l’égoïsme dans le tapis.

Mais la recherche moderne va à l’encontre de cette idée. Elle a montré que, peu importe notre niveau de richesse, le fait de consacrer des ressources à d’autres, plutôt que d’avoir de plus en plus pour soi-même, apporte un bien-être durable.

Des chercheurs ont notamment constaté que la gentillesse était le plus important indice de la satisfaction et de la stabilité dans un couple. 

Vous trouvez peut-être que l’émission Donnez au Suivant, où Chantal Lacroix exauce le vœu d’une personne qui doit à son tour rendre la pareille, en aidant quelqu’un d’autre, est quétaine. Mais les actes de gentillesse aléatoires sont une des stratégies les plus efficaces pour ajouter du bonheur dans sa vie, indique la chercheuse en psychologie positive Sonja Lyubomirsky dans son livre Comment être heureux et le rester.

Dave Grohl a compris ça. Dans une entrevue à NME, il se désolait que les musiciens passent trop de temps devant leur ordinateur sur scène au lieu de «rocker» pour vrai. 

«Le bonheur, la chance ou un sentiment agréable — peu importe comment vous voulez l’appeler — est basé sur l’interaction entre les humains, sur le bonheur d’être avec les autres, en leur offrant quelque chose qui leur est cher. La musique est un moyen parfait pour ça», a dit Dave Grohl au site NME. 

Je suis sûr que sa mère serait d’accord. 

Chronique

Les amateurs de sport ont raison

CHRONIQUE / Ces temps-ci, le bar sportif Le Troquet, à Québec, ouvre tôt le matin. Les clients ne veulent pas manquer une minute des matchs de la Coupe du monde.

La semaine, décalage avec la Russie oblige, les braves partisans sont prêts à devancer leur alarme matinale pour ne pas rater un but de leur équipe nationale.

Même samedi passé, jour de grasse matinée, le bar «était plein à craquer» dès 6h du matin pour le match de la France contre l’Australie, raconte le propriétaire du Troquet et du Billig voisin, Yves Leliboux. 

Quarante partisans s’entassaient dans l’estaminet de 30 places, de loin le plus animé de la rue Saint-Jean encore endormie. À des milliers de kilomètres du stade de Kazan, les partisans recréaient à leur manière «l’ambiance d’un match de foot!» décrit M. Leliboux. 

La partisanerie sportive est un phénomène étrange, quand on y pense. Des tas de gens se rassemblent pour encourager des athlètes millionnaires lors d’un match dont l’issue n’aura strictement aucun impact sur leur vie. 

Pourquoi les amateurs de sports sont-ils prêts à autant de sacrifices — de temps, d’argent, de sommeil — pour suivre les performances de leurs équipes sportives favorites? 

Je dois avouer que j’ai du mal à comprendre. Je suis un amateur de sport très superficiel. Je survole les grands titres, m’émeus seulement des performances exceptionnelles et ne suis attentivement que les compétitions qui reviennent aux quatre ans : les Jeux olympiques et la Coupe du monde de soccer. 

En même temps, j’envie la fièvre des vrais amateurs de sport. Ceux qui emploient le «nous» en parlant de leur équipe de football, peuvent endurer les lignes ouvertes sur la transaction Domi-Galchenyuk ou se lèvent à 5h pour regarder la Coupe du monde.

Et vous savez quoi? Les amateurs de sports ont raison. Oui, ceux qui nous font soupirer avec leurs obsessions pour les statistiques, leurs tics de collectionneurs et leur inclinaison pour la fanfaronnade reçoivent un dividende de leur passion. Un bénéfice auquel les touristes du sport comme moi ont plus rarement accès — celui de la joie collective.

Le sociologue du sport Allen Guttman comparait le comportement des foules lors de matchs de hockey, de baseball, de basketball, de football ou de soccer aux Saturnales de l’antiquité romaine. Ces fêtes en l’honneur du dieu Saturne donnaient lieu à de grandes réjouissances populaires. 

Les matchs de sports professionnels sont aujourd’hui des «occasions saturnaliennes pour l’expression désinhibée d’émotions qui sont étroitement contrôlées dans notre vie ordinaire», écrit Guttman. 

Ce n’est pas pour rien que les partisans sont prêts à payer des centaines de dollars pour voir un match dans un amphithéâtre alors qu’ils pourraient le regarder à la télé. C’est pour goûter ce sentiment d’euphorie qui se propage dans la foule quand l’équipe chérie fait vibrer les cordages. 

Cette contagion jubilatoire s’explique par l’action des neurones miroirs, des cellules du cerveau qui imitent automatiquement les émotions de nos vis-à-vis — d’où, notamment, notre grande sensibilité à l’humeur des autres. 

Je me souviens d’avoir jasé avec des Français qui avaient célébré sur les Champs-Élysées après la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde, en 1998, disputée dans l’Hexagone. Ils avaient l’impression de ne faire qu’un avec la foule.

En 2002, je m’étais retrouvé dans la salle de réception d’un hôtel en Turquie, avec une trentaine de Turcs et de touristes rassemblés devant un petit écran de télé. L’équipe nationale participait pour une rare fois à la Coupe du Monde. 

Je me souviens d’avoir crié à en perdre la voix quand les Turcs marquaient un but. Mes cellules miroirs devaient surchauffer. 

Mais ce n’est pas tout. Les amateurs de sport récoltent aussi d’autres bénéfices moins ponctuels. Les chercheurs qui se sont penchés sur eux ont entre autres remarqué que leur niveau général de satisfaction dans la vie était plus élevé que la moyenne des gens.

Le sentiment d’appartenance et les affinités qui se créent autour de leur engouement pour une équipe sportive influent positivement sur leur niveau de bonheur. Bref, les amateurs de sport ont tendance à être plus heureux. 

En tout cas, je ne sais pas ce que vous faites samedi, mais il y a un match Belgique/Tunisie. Ça commence à 8h.

Chronique

Ça me tente pas

CHRONIQUE / Hubert Lenoir est calé dans un fauteuil rouge, la main dans un plat de bonbons. Il grignote des réglisses, des vers en gelée et autres jujubes gorgés de sirop de maïs riche en fructose.

Ce n’est pas bon pour la santé. Mais c’est un peu ça l’idée de la nouvelle vidéo du magazine science et société pour ados Curium avec le plus célèbre artiste androgyne de Beauport : parfois, il faut briser les règles. 

«En fait, quand t’es jeune, t’apprends à l’école, rapidement, qu’il y a des règles qui sont écrites, dit Lenoir. Quand tu reviens de la récréation, par exemple, ben là il faut que tu fasses comme une belle ligne avant de rentrer dans la classe». 

Or, si «tu veux faire valoir tes points, si tu veux faire valoir tes valeurs, ben c’est important de ne pas respecter l’ordre établi, poursuit-il. Puis de ne pas tomber sous les exigences de la société, puis devenir un mouton comme tous les autres.» 

Je suppose que c’est logique de dire ça quand l’anticonformisme nous a apporté autant de succès. En ce sens, Hubert Lenoir, un provocateur assumé, est la preuve vivante que les emmerdeurs attirent la gloire.

Mais est-ce que la désobéissance est aussi importante que le dit Lenoir? Et importante pour quoi, d’ailleurs? Devenir célèbre? Réussir sa carrière? Être heureux? 

Je vous ai déjà parlé de la célèbre Grant Study. Des chercheurs de l’Université Harvard ont suivi plusieurs cohortes d’hommes durant presque toute leur vie et ont analysé une myriade de facteurs qui pouvaient affecter leur bien-être et leur santé. 

Robert Waldinger, le directeur de la recherche, a déjà résumé les conclusions de l’étude en trois phrases. «Eh bien, les leçons ne portent pas sur la richesse, ou la célébrité, ou le travail. Le message le plus évident qui ressort de cette étude de 75 ans est celui-ci : les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout.»

Mais comment fait-on pour avoir de bonnes relations avec les autres? Depuis les années 80, le chercheur en psychologie John Coie et ses collègues tentent de comprendre pourquoi certains enfants sont acceptés par leurs pairs, alors que d’autres sont rejetés.

Ils ont observé des centaines d’heures de bandes vidéo d’enfants en train de jouer. Il en est ressorti que ceux qui avaient les meilleures relations possédaient certaines habiletés sociales de base : la participation, la communication, la coopération, l’esprit sportif, la capacité de résolution de conflits. 

Ces compétences ne font pas toujours bon ménage avec l’anticonformisme. Du moins, pas quand Hubert Lenoir dit aux jeunes : «Faites ce que ça vous tente.» Ou explique qu'il ne fait pas ce qu'on lui demande parce que, t'sais, ça ne lui tente pas. 

Participer, communiquer, coopérer, avoir l’esprit sportif et résoudre des conflits requiert une part d’abnégation. Parfois, il faut être capable de mettre de côté ses envies pour satisfaire celles du groupe. Et c’est aussi vrai, j’imagine, pour les ados ou les adultes, vu que les études montrent que la popularité d’une personne tend à demeurer stable au cours de sa vie. 

Mais si on reste chez les enfants, Coie et ses collègues ont montré que ceux qui étaient acceptés par leurs pairs avaient tendance à rappeler amicalement les règles du jeu aux autres et à avoir des comportements prosociaux. Les enfants rejetés, eux, insultaient, menaçaient et taquinaient leurs amis, et ils étaient les moins susceptibles de suivre les règles. 

Or, les enfants les plus appréciés se distinguaient aussi d’une autre façon : ils proposaient de nouvelles façons de jouer avec les jouets. Ils savaient aussi étirer les règles. 

Spécialiste en sciences du comportement et professeur elle aussi à Harvard, Francesca Gino a documenté les vertus de la rébellion dans le monde du travail. L’anticonformisme, énumère-t-elle dans un article de la Harvard Business Review, favorise l’innovation, améliore les performances et peut hausser le statut d’une personne plus que la conformité.

Par exemple, une de ses recherches a montré que les observateurs jugent qu’un conférencier qui porte des souliers de course rouges, un pdg qui fait le tour de Wall Street en chandail et en jeans, et un présentateur qui crée son propre modèle PowerPoint plutôt que d’utiliser celui de son entreprise est vu comme ayant un statut plus élevé que ses homologues qui se conforment aux normes du monde des affaires.

Ses recherches montrent aussi que le fait d’aller à contre-courant donne le sentiment d’être plus unique, engagé et créatif. 

Dans la vidéo de Curium, Hubert Lenoir nuance son je-m’en-foutisme : «Je ne dis pas qu’il faut écouter aucune règle, mais c’est important de voir celles qu’on ne veut pas respecter», dit-il. 

Je ne voudrais pas avoir l’air conformiste. Mais là-dessus, je suis bien d’accord avec lui. 

Nous, les humains

Une deuxième âme

CHRONIQUE / Plus l’été approche, plus le Vieux-Québec appartient aux touristes. Tant qu’à y être, on pourrait mettre le quartier au complet sur Airbnb? OK, on vous le laisse jusqu’à la fin août. On le reprend à la rentrée.

Quoiqu’à bien y penser, les touristes me manqueraient un peu. J’aime plus ou moins les voir, mais j’adore les entendre.

Rue Saint-Jean, à la boulangerie chez Paillard, plus la file est longue, mieux c’est. Je ferme les yeux et j’écoute. Chinois. Espagnol. Allemand. Anglais. Russe. Arabe. Un régal auditif, je vous dis.

Polyglotte de justesse, je comprends seulement le français et l’anglais, mais j’aime le son des autres langues sur mon tympan; c’est comme des saveurs sur mes papilles.

Tout ça pour dire que j’ai eu le goût d’une autre petite virée chez Paillard, vendredi, en visionnant un fascinant plaidoyer pour la diversité linguistique.

C’est une présentation Ted Talk donnée par une chercheuse en psychologie cognitive biélorusse qui s’appelle Lera Boroditsky.

Mme Boroditsky nous dit que les langues ne sont pas que de simples relais de la pensée interchangeables. Elles façonnent aussi la manière dont on pense.

«Parler une autre langue est posséder une deuxième âme», disait Charlemagne.

Eh bien, la science dit que c’est vrai.

Avec son équipe, Boroditsky a elle-même mené plusieurs études qui montrent que l’architecture d’une langue influence le comportement de ceux qui la parlent.

Elle a notamment travaillé avec une communauté autochtone en Australie. Les Kuuk Thaayorre, c’est leur nom, n’utilisent pas les mots «gauche» et «droite», mais seulement les points cardinaux : nord, sud, est et ouest.

Par exemple, vous «diriez quelque chose comme : “Oh, il y a une fourmi sur votre jambe sud-ouest.” Ou, “déplacez un peu votre tasse vers le nord-nord-est”», illustre Boroditsky.

En fait, les Kuuk Thaayorre se saluent en se demandant dans quelle direction ils vont : «Nord-est. Toi?»
— Sud-Ouest. Sinon, quoi de neuf?

Imaginez à quel point leur langue vous bâtit un sens de l’orientation si chaque fois que vous croisez une connaissance vous êtes obligés de vous situer dans l’espace. Google map peut aller se rhabiller.

Faites vous-mêmes le test maintenant, suggère Boroditsky. Ou que vous soyez, fermez les yeux, puis essayez de pointer le nord-ouest. Pas sûr, hein?

Il y a aussi une myriade de différences dans la manière dont les langues décrivent leur environnement. Vous n’ignorez sans doute pas que les Inuits ont une dizaine de mots pour la glace et une dizaine pour la neige. Mais saviez-vous que les Russes, qui disposent de plusieurs mots pour nommer les bleus clairs et sombres, distinguent mieux les nuances de bleu?

Encore plus fascinant, les Pirahãs, un peuple qui vit en Amazonie, n’ont pas de mots pour les chiffres, seulement des expressions vagues de quantité comme «peu» ou «beaucoup». Paraît-il qu’ils ne sont pas doués pour les inventaires, mais ne s’en font pas avec les prix.

«Les esprits humains ont inventé non pas un univers cognitif, mais 7000 — il y a 7000 langues parlées dans le monde», dit Boroditsky.

«Ce qui est tragique, c’est que nous perdons beaucoup de cette diversité linguistique tout le temps, poursuit-elle. Nous perdons environ une langue par semaine et selon certaines estimations, la moitié des langues du monde disparaîtra au cours des cent prochaines années».

Quand une langue se perd, ce ne sont pas juste ses mots qui périssent avec elle, mais sa manière de concevoir le monde.

Je ne sais pas jusqu’où va notre pouvoir de protéger la diversité linguistique. Ce qui est sûr, c’est qu’au Québec on peut commencer par mieux parler et écrire notre propre langue. Et si possible, en apprendre une autre.

Avec mon sens de l’orientation pourri, je devrais aller faire un tour chez les Kuuk Thaayorre en Australie.
— Où t’as mis ton dictionnaire?
— Nord-est, nord-est.

Chronique

Le mythe du pouce vert

CHRONIQUE / Lili Michaud prend une poignée de terre dans mon jardin, la laisse glisser entre ses doigts.

Je pensais qu’on allait tout de suite parler de légumes. Mais elle commencé par la base : le sol. 

Très sablonneux, celui-ci. Se draine bien, mais ne reste pas longtemps humide. Faut donc l’arroser souvent, surtout quand on vient de semer. «S’il ne retient pas l’eau, les plantes vont crever», me dit Mme Michaud. 

Autre chose : la terre est beaucoup trop compacte, m’indique-t-elle avant qu’on sorte la fourche à bêcher. «Pensez-vous que vos carottes vont pousser là-dedans ?»

Effectivement, je n’avais pas pensé à ça et à une foule d’autres détails. Or, j’étais ravi que Mme Michaud, agronome et auteur de six bibles sur le jardinage — dont mon Potager Santé et son petit dernier, La tomate de la terre à la table — soit là pour me le faire remarquer. 

Après cinq ans dans un jardin communautaire de Limoilou, à récolter des zucchinis obèses, des moignons de laitues, de la coriandre qui monte en graines et deux pauvres poivrons, j’ai l’impression d’être un néophyte du jardinage, et c’est sans doute parce que je le suis encore.

Involontairement, je pense que j’ai succombé à une affabulation très répandue dans le monde du jardinage : le mythe du pouce vert.

Si mon jardin est si moche à la fin de l’été, c’est peut-être que je n’ai pas été doté de cette mystérieuse connexion avec la nature dont jouissent d’autres jardiniers? 

Et si à côté de me déceptions potagères, ma blonde est quand même arrivée à faire grandir de l’ail, des concombres, des tomates cerises et de la rhubarbe, c’est qu’au mois un de nous deux a un petit pouce vert ?

C’est n’importe quoi, je sais bien. Comme le sport où la musique, le jardinage est une de ces nombreuses activités affligées par le mythe du talent naturel. Sauf qu’ici, il porte un nom : le pouce vert. 

Lilii Michaud est bien placée pour le savoir. Elle donne depuis plus de nombreuses années des cours et des ateliers de jardinage. Cette année, elle enseigne entre autres le compost, la culture des légumes en pleine terre et en pots, l’intégration des plantes comestibles aux aménagements, les semis intérieurs et les germinations et les pousses. 

Et si elle a acquis une conviction, c’est bien celle-là : «je ne crois pas au pouce vert, je crois aux mains brunes». 

En une heure au jardin avec elle, j’ai appris plus qu’en cinq ans de tâtonnement plus ou moins renseigné.

Sans doute y a-t-il plusieurs jardiniers d’expérience qui auraient aussi avantage à rafraîchir leurs certitudes. «Il y a des gens qui font les mêmes erreurs depuis toujours», dit Mme Michaud. 

L’ignorance s’ignore souvent. Il existe même un effet psychologique reconnu — l’effet Dunning-Kruger — selon lequel ceux qui sont le moins qualifiés dans un domaine sont plus susceptibles de surestimer leur compétence.

Mais restons dans le potager, où la croyance qu’on a un don — ou pas — est sûrement plus pernicieuse, entre autres dans sa façon de dédouaner notre incompétence. Le mythe du pouce vert est rassurant; il nous dispense de l’effort d’apprendre à jardiner. 

Vendredi dernier, j’ai donc semé mes premières graines du printemps — de la la laitue et des radis — sous la supervision de maître Michaud. J’ai notamment appris que je les enterrais beaucoup trop creux et qu’il fallait les arroser sans tarder.

J’espère qu’ils vont sortir de la terre cette fois-ci et d’ailleurs que mon jardin va foisonner de légumes cet été. Mais si ça ne fonctionne pas, je saurai au moins une chose : ce ne sera pas la faute de mon pouce. 

Chronique

L’autre fête des Mères

CHRONIQUE / T’as acheté une carte à la pharmacie, juste avant le brunch de la fête des Mères.

Il ne restait pas grand choix, tu t’es rabattu sur un message générique un peu cucul, mais tu t’es dit qu’elle serait contente quand même.

Elle sait que t’as de grosses semaines, le boulot, la famille, les amis, les loisirs, la maison, Netflix. T’as à peine le temps de prendre de ses nouvelles, alors elle ne se fait pas trop d’attentes.

En fait, elle est heureuse que tu sois là, point. Après toutes ces années, ça lui fait encore un pincement de serrer ton grand corps et de se dire : c’est mon enfant. En même temps, elle est déçue. Elle a hâte à ce jour où tu vas prendre le temps de la remercier comme il faut. Où tu vas arrêter de confier la tâche aux scribes de Hallmark et que tu vas écrire toi-même.

La dernière fois que tu t’es donné la peine, t’étais au primaire. T’avais tracé un gros cœur dans la carte et tu l’avais colorié en rose sans dépasser. T’avais écrit «Tu aies la meilleur maman du monde. Je t’ème.»

Elle avait envie d’encercler tes fautes en rouge, mais elle s’est abstenue, elle était tellement touchée, elle avait les yeux embués juste en ouvrant ta carte en carton.
Maintenant, tu vas chez Jean Coutu, tu choisis une carte, t’ajoutes quelques banalités à la main et puis, hop, c’est réglé.

Tu t’en tapes peut-être, mais sache que la fondatrice de la fête des Mères ne serait pas fière de toi. Elle s’appelait Anna Jarvis. Née en 1864 en Virginie, aux États-Unis, elle était la neuvième de onze enfants. Sa mère, Ann Reeves Jarvis, était à la fois dévouée pour ses enfants et très engagée dans sa communauté, qui gravitait autour de l’église méthodiste du coin.

Le 28 mai 1876, elle concluait un cours à l’école du dimanche à propos des mères notables dans la Bible lorsqu’elle a dit  : «J’espère et je prie pour que quelqu’un, un jour, trouve une journée commémorative pour les mères». Sa fille Anna, qui assistait au cours, l’a prise au mot, et en a fait le combat de sa vie. Deux ans après le décès de sa mère, elle a lancé une campagne pour instaurer une fête des Mères qui serait une fête officielle, le deuxième dimanche de mai.

L’église locale a embarqué, mais Anna a dû écrire aux gouverneurs de chaque État américain durant sept ans avant que le 28e président des États-Unis, Woodrow Wilson, en fasse une célébration nationale, en 1914. Ce qui est encore plus étonnant dans cette histoire-là, c’est qu’Anna Jarvis a regretté d’avoir créé la fête des Mères. Elle était révoltée de voir à quel point la célébration avait été commercialisée et dépouillée de son essence.

Pour Anna, la fête des Mères devait être une journée pour célébrer tous les sacrifices que ta mère a faits pour toi. Tu devais absolument passer à la maison pour remercier ta maman en personne. Et si tu ne pouvais pas te déplacer, il fallait au moins lui envoyer une lettre écrite à la main — surtout pas une carte de souhaits.

«Une carte imprimée ne signifie rien sauf que vous êtes trop paresseux pour écrire à la femme qui a fait plus pour vous que n’importe qui dans le monde», a dit un jour Anna Jarvis. Oh, tu te dis peut-être qu’elle capote. Qu’une carte de souhaits, c’est mieux que rien. Mais dans le fond, tu sais bien qu’elle n’avait pas tort non plus, cette madame Jarvis.

Tu l’aimes, ta mère, tu l’aimes comme seul on peut aimer quelqu’un qui est là depuis le début, quand t’es juste une échographie, et tu voudrais qu’elle le sache. Maintenant que t’as des enfants toi-même, tu sais combien c’est exigeant d’être parent et tu voudrais remercier ta mère d’être passée à travers, avec toi en plus, et de se faire encore du souci pour toi, même quand toi tu ne t’en fais pas.

Dimanche, tu te doutes qu’elle serait ravie de recevoir des chocolats, des bijoux, un forfait au spa et une carte de souhaits. Mais aujourd’hui, tu décides de la remercier autrement, comme Anna Jarvis l’aurait souhaité. Alors tu prends un stylo, du papier et une enveloppe. Et t’écris.

Nous, les humains

Le grand désencombrement

CHRONIQUE (2e de 2) / Lundi soir, Elisabeth Simard est allée souper avec une amie. Elle lui a raconté qu’un photographe et un journaliste allaient débarquer chez elle le lendemain pour une chronique sur le minimalisme.

Son amie s’est inquiétée pour elle. «Pourquoi t’es ici? Demain matin, tu vas avoir tes trois enfants. Quand est-ce que tu vas ranger?»

Elisabeth a eu une petite bouffée d’angoisse, mais s’est vite ravisée : «Ben non, ça va me prendre 10 minutes...» Finalement, «je n’ai pas plus rangé que d’habitude». 

Pas étonnant. Sa maison retapée du quartier Saint-Jean-Baptiste — poutres apparentes, murs de briques, escalier sans contremarches sur trois étages — , où elle habite avec son mari et ses trois garçons, est judicieusement désencombrée. 

Il n’y a presque rien sur les surfaces, aucun meuble inutile, pas de magazines ou de jouets éparpillés.

Ce n’est pas le désert non plus. Il y a de jolis cadres sur les murs, des tasses colorées accrochées à une tablette, des plantes dans les cadres de fenêtres, des livres dans un caisson. Mais tout a l’air à sa place, on n’a jamais l’impression d’une surcharge visuelle. Ce n’est pas juste rangé, ça respire. 

La semaine passée, je vous parlais de nos baraques encombrées qui, de plus en plus, débordent dans les mini-entrepôts. Je décrivais cette impression d’étouffement et d’impuissance que plusieurs ressentent face à tout le matériel qu’ils ont accumulé au fil des années. 

Cette semaine, je vous parle d’un antidote qui gagne en popularité au Québec et un peu partout en Occident : le minimalisme. Ce mode de vie, qui pourrait se résumer à posséder moins pour vivre plus, a la cote chez les milléniaux, en particulier, mais aussi chez les plus vieux. 

Avec six millions de messages Instagram avec le hashtag #minimalism, c’est ce qu’on peut appeler une tendance forte. 

Chronique

Ça pourrait être pire

CHRONIQUE / Abdul Alsayed s’ennuyait derrière le comptoir de son restaurant de shish-taouks, encore débordant de poulet, de patates, de taboulé et de sauce à l’ail.

C’était une de ces journées de tempête de neige au printemps. Les clients étaient rares. Un midi tranquille comme au retour des Fêtes, en janvier.

«Oh... mais ça pourrait être pire, m’a dit Abdul. Je viens de raccrocher avec ma sœur, en Syrie. Là-bas, ils s’inquiètent parce qu’il y a des bombes qui tombent...»

Je trouvais la journée moche moi aussi, peut-être à cause de la météo ou de mon reportage qui n’avançait pas comme je voulais. Mais quand j’ai croisé Abdul au resto le midi et que je l’ai entendu parler de la Syrie, j’ai, disons, relativisé les choses...

Dans son pays d’origine, la guerre a fait plus de 350 000 morts en sept ans. Alors, oui, me suis-je dit, il y a bien pire dans la vie qu’une journée de tempête au printemps, même pour un Québécois qui vient de se taper un rude hiver.

Je vous en parle parce que c’est une bonne stratégie, semble-t-il, pour passer à travers les petites et les grandes souffrances quotidiennes : se rappeler que ça pourrait être bien pire.

On entend souvent dire que c’est important de penser positivement, de voir le verre d’eau à moitié plein. Mais on peut aussi faire le contraire. Penser très négativement et se demander comment ça pourrait aller encore plus mal.

Mettons que vous avez une mauvaise journée au bureau. Songez un instant à la possibilité de perdre votre emploi, de devoir en chercher un nouveau, de passer des entrevues, de voir vos revenus diminuer. Il y a de quoi se requinquer.

Ça vous apparaît peut-être tordu comme moyen de se consoler. Je vous l’accorde, ce l’est. Mais étrangement, ça marche pour bien des gens, dont Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook et auteure du mégasuccès Lean in, sur l’ambition féminine.

En juin 2015, Mme Sandberg a perdu son mari et père de ses deux enfants, Dave Goldberg. Elle l’a retrouvé mort sur le sol du gym d’un hôtel mexicain où ils passaient leurs vacances. Un problème cardiaque. Il avait 47 ans.

Sheryl Sandberg avait beau être milliardaire, vivre sous le soleil de la Californie et être bien entourée par ses amis et sa famille, son deuil a été très difficile. Elle a pensé qu’elle ne pourrait jamais plus vivre un moment de «pure joie» maintenant que l’amour de sa vie était parti.

«Durant les premiers mois de désespoir, mon instinct me disait d’essayer de trouver des pensées positives», écrit-elle dans Option B, un livre qu’elle a écrit avec le psychologue Adam Grant. «Adam m’a dit le contraire : que c’était une bonne idée de songer à quel point les choses auraient pu aller encore plus mal».

M. Grant, qui est spécialiste de la résilience, lui a alors dit que ses trois enfants auraient pu souffrir de la même malformation cardiaque que leur père. «L’idée que j’aurais pu perdre mes trois enfants aussi ne m’avait jamais effleuré l’esprit, écrit Sheryl Sandberg. Je me suis sentie très reconnaissante qu’ils soient vivants et en santé — et cette gratitude a grignoté un peu de mon deuil.»

Durant les semaines suivantes, Sheryl Sandberg s’est mise à remarquer les bénédictions qu’elle tenait pour acquises. Chaque soir, peu importe comment elle se sentait, elle s’efforçait de trouver quelqu’un ou quelque chose pour lequel elle éprouvait de la gratitude.

Un jour ou l’autre, tout le monde souffre. Rupture, deuil, dépression, maladie, agression, traumatisme, name it. Mais la vie pourrait toujours être plus cruelle. C’est peut-être dans cet espace, entre le pire scénario et la réalité, qu’on peut trouver l’espoir de rebondir.

Ça ne veut pas dire qu’il faut minimiser sa souffrance ou celle des autres. T’as la gastro? T’es chanceux, t’aurais pu avoir la bactérie mangeuse de chair…

L’idée, explique Mme Sandberg, c’est d’élargir le point de vue, de ramener le projecteur sur ce qu’on a plutôt que sur ce qu’on a perdu.

La douleur ne s’évapore pas pour autant. Elle devient juste un peu plus supportable.

Chronique

Le piège des rénos

CHRONIQUE / Dans ma ruelle, le printemps ne ramène pas le chant des oiseaux, mais le grincement des bancs le scie chez mes voisins.

Remarquez, je ne peux pas leur en vouloir. J’ai moi-même copieusement contribué à la pollution sonore printanière en choisissant d’acheter une horreur entre quatre murs il y a quelques années — et de la rénover. 

Aujourd’hui, devant les photos «avant/après» de mon logis, je souris parce que le plus gros du boulot est derrière moi. Mais quand je repense à tout le fric et le temps que j’ai englouti là-dedans, je réalise à quel point j’ai été, hum... naïf? 

Je sais que je ne suis pas le seul. J’ai entendu des tas d’histoires de gens qui ont brûlé plusieurs mois — voire des années — de leur vie dans les rénos ou se sont endettés jusqu’au cou pour vivre dans une maison de magazine. 

Un ami entrepreneur a mis une croix sur les contrats de rénovation parce qu’il en avait ras-le-bol de décortiquer les factures avec des clients qui sous-estimaient le coût de leurs coquetteries. 

Mais pourquoi sommes-nous aussi pourris pour planifier nos rénovations? Pour la même raison que nos prédictions sont erronées dans plusieurs autres sphères de nos vies : un trop-plein d’optimisme. 

En psychologie, cette habitude de l’esprit s’appelle le «biais d’optimisme» et consiste à surestimer la probabilité d’un événement positif dans un avenir proche et à sous-estimer le négatif. 

Peut-être que vous êtes entourés de chialeux et que vous avez l’impression inverse? Or, même ceux-là ont tendance à voir le verre d’eau à moitié plein lorsqu’ils doivent prédire leur avenir (mais pas nécessairement celui des autres ou de leur société). 

Tali Sharot en sait quelque chose. La neuroscientifique a consacré un livre entier à ce sujet, The Optimism Bias: a Tour of the Irrationnaly Positive Brain.

Dans ce livre, la professeure à la University College de Londres nous apprend que l’évolution humaine a enraciné l’optimisme dans notre cerveau parce qu’il avait une fonction adaptative. L’optimisme nous empêche de voir un monde aux possibilités limitées. Il réduit ainsi le stress et l’anxiété, améliorant notre santé physique et mentale et gonflant notre motivation. 

«Pour progresser, on a besoin d’être capable d’imaginer des réalités alternatives — pas juste des vieilles réalités, mais des meilleures, et on a besoin de croire qu’elles sont possibles», écrit Sharot. 

Au passage, le biais d’optimisme a toutefois kidnappé une partie de notre raison, nous faisant miroiter un futur brillant sans qu’on ait les preuves pour soutenir ce don-quichottisme.

Des études montrent par exemple que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle, s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps (souvent par plus de 20 ans) que l’âge où ils meurent pour vrai, sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer. 

Je vous l’accorde : c’est le paragraphe le plus déprimant jamais écrit dans cette chronique. Difficile, toutefois, de ne pas s’y reconnaître, à moins d’être un disciple d’Arthur Schopenauer, ce philosophe allemand, champion du pessimisme, qui a un jour écrit : «La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui». 

Mais le biais d’optimisme n’explique pas seulement les erreurs de prédiction existentielles. ll explique aussi les moyens et petits plans foireux. Comme les rénos. 

Pourquoi sous-estimons-nous si souvent le temps et le coût d’un projet? 

Parce qu’on a une connaissance très partielle des étapes nécessaires et qu'on les simplifie à outrance : ben voyons, me semble que c’est pas si long que ça poser un comptoir de cuisine! 

Résultat, on pense que le menuisier a écouté les oiseaux chanter (je vous l’ai dit, oubliez ça), alors qu’il a a passé la journée à mesurer, scier, boulonner, calfeutrer, etc. — et a à peine eu le temps de mastiquer son sandwich.

Les clients voient donc la facture et sautent au plafond. Surtout si l’entrepreneur lui-même — qui n’est pas imperméable non plus au biais d’optimisme — a sous-estimé le temps pour des tâches qu’il avait pourtant déjà effectuées dans le passé. (Je suis sûr que ça vous arrive aussi au bureau...)

C’est le piège de la rénovation dans lequel nous sommes nombreux à tomber. La meilleure façon de l’éviter est étonnamment simple. On demande à plusieurs personnes qui sont passés par là le coût et la durée d'un projet, et on se base là-dessus, en gardant un bon coussin pour les imprévus.

Combien ça t’a coûté, ta nouvelle porte-patio? 5000 $! 

Va peut-être falloir attendre le printemps prochain, finalement...