Même affecté par la maladie, l’artiste Serge Brunoni continue de peindre pour communiquer qui il est, qui nous sommes.

L’inspiration de Brunoni

CHRONIQUE/ Un long tube flexible le relie à un appareil qui est situé au milieu du couloir, entre sa chambre et la cuisine. L’homme de 80 ans marche lentement, en prenant soin de ne pas s’accrocher dans ce dispositif qui achemine l’oxygène à son nez.

Une musique traditionnelle mexicaine retentit dans la demeure entourée d’arbres effeuillés, nous permettant d’admirer la visite fortuite d’un cardinal rouge écarlate.

Cette scène automnale ferait un très beau tableau.

Serge Brunoni s’assoit dans son fauteuil, essoufflé. Je viens à peine d’entrer qu’il me fait cette confidence que je n’attendais pas si tôt: «J’ai arrêté de fumer il y a 13 ans pour m’éviter ce genre de problème. Je pensais que j’étais clean, mais bang, c’est arrivé. On ne sait jamais ce que la vie nous réserve.»

Moi qui me demandais comment j’allais amener le sujet, l’artiste peintre aborde la délicate question de ses problèmes de santé avant que je n’aie eu le temps de prendre place en face de lui. De toute manière, fait-il remarquer pour me mettre à l’aise, ses canules nasales sont la première chose qu’on remarque. À quoi bon faire semblant.

Serge Brunoni souffre d’emphysème sévère, une maladie pulmonaire accompagnée d’insuffisance cardiaque. Le diagnostic s’est confirmé il y a un an. Depuis, il est branché en quasi permanence à cette machine surnommée Germaine. «Elle est toujours dans mes jambes.»

L’homme a de l’humour et est très en verve même si rire et parler veut dire respirer, ce qu’il n’arrive plus à faire avec l’aisance d’avant.

Son inspiration, elle, n’est pas épuisée, mais subit forcément les conséquences de son état.

Chaque jour ou presque, Serge Brunoni se rend à son atelier situé dans la cour arrière de son bungalow. En chemin, il doit s’arrêter précisément deux fois pour se reposer un peu. «Je suis fatigué. Je n’ai plus la même énergie.»

Une fois à l’intérieur de ce qui s’apparente à une remise de jardin, le peintre raccorde son tube au deuxième concentrateur d’oxygène laissé sur place, à travers ses oeuvres sur le point d’être achevées en prévision de sa prochaine exposition, la deuxième en un an, dans une dizaine de jours.

«Il me reste quatre tableaux à faire. J’en arrache un peu... J’ai toujours travaillé debout. Je suis un peintre escrimeur.»

L’artiste n’a pas fait le compte exact, mais il a dû signer entre 7000 et 8000 toiles en carrière dont un nombre incalculable de fois des paysages urbains de Montréal, le charme du Vieux-Québec et l’incontournable rue des Ursulines, à Trois-Rivières. Sa ville d’adoption.

Né en Lorraine, en France, Serge Brunoni a immigré en 1963. Le jeune homme de 25 ans avait soif d’aventures, lui qui, pour survivre aux difficiles années d’après-guerre, a quitté l’école à 14 ans.

«J’ai travaillé à l’usine et accumulé les petits boulots avant de m’engager, à 20 ans, au sein des troupes coloniales françaises, dans l’infanterie de marine.»

Le soldat qui rêvait de voyager a fait son service militaire en Afrique équatoriale où il est resté pendant deux ans. Son besoin de liberté et de grands espaces n’étant pas rassasié à son retour, il a mis le cap sur le Canada.

Durant sa traversée en bateau, il a intercepté une conversation entre des passagers qui parlaient français avec un drôle d’accent. «C’était deux couples, un de Shawinigan et l’autre de Trois-Rivières.»

Serge Brunoni n’avait aucune idée de quelles villes il s’agissait, mais en débarquant au port de Montréal avec quinze dollars en poche, le Français a vite compris que ce n’était pas dans cette jungle qu’il souhaitait déposer ses valises.

Le jeune homme s’est souvenu de ces Québécois croisés sur le navire, des gens qu’il n’a plus jamais revus.

«C’est où Trois-Rivières?»

La réponse de l’agent d’immigration lui a plu.

«Entre Québec et Montréal. Une ville pas trop grande ni trop petite.»

Cinquante-cinq ans plus tard, Serge Brunoni y est toujours, le coeur bien enraciné. C’est ici qu’il a rencontré sa chère Suzette.

Il y a plusieurs tableaux sur les murs de son salon, mais très peu sont de lui. L’homme attire cependant mon attention sur le portrait d’une femme qui semble le regarder. Ses cheveux sont noirs. Son regard est doux. Elle sourit.

«C’est maman», ont décrété ses fils lorsqu’ils étaient enfants. Leur père ne l’avait pas réalisé sur le coup, mais les garçons avaient raison. Brunoni s’était laissé inspirer par les traits de sa femme.

Décédée en 2007, Suzette Normandin est en quelque sorte à l’origine de la carrière de celui qui a été cuisinier et représentant pour une maison d’édition avant de vivre de son art.

Le soir de Noël 1969, son épouse lui a offert un coffret en bois rempli de tubes de peinture et de pinceaux, le cadeau idéal pour l’artiste qu’elle découvrait en lui.

«J’ai dessiné toute ma jeunesse, dès que j’ai su tenir un crayon en fait. Mais je ne savais pas que j’avais ce talent.»

Entouré de livres sur l’histoire, la géographie, les arts, la psychologie, l’homme est un autodidacte qui peint pour dire qui il est à travers des formes et des couleurs.

«Je veux communiquer avec les gens», dit-il en ajoutant qu’un tableau appartient à ceux qui le contemplent.

«Ce n’est plus le mien. Les gens reçoivent ce qui leur ressemble, ce qui leur plaît.»

Serge Brunoni est un perfectionniste, un éternel insatisfait. Son nom figure parmi les peintres québécois les plus reconnus et appréciés, mais le doute persiste en lui.

«Peindre, c’est courir après l’impossible.»

Le souffle court, il n’a pas l’intention de s’arrêter pour autant. La maladie l’oblige à ralentir le pas entre la maison et son atelier, ses mains sont un peu plus hésitantes devant une toile blanche, mais Serge Brunoni souhaite se laisser guider encore longtemps par son inspiration.