Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Âgé de 86 ans, Émilien Paillé totalise 222 dons de sang, de plaquettes et de plasma.
Âgé de 86 ans, Émilien Paillé totalise 222 dons de sang, de plaquettes et de plasma.

Le don d’Émilien, 222 fois

CHRONIQUE / Émilien Paillé attend le signal. Il est prêt. L’homme de 86 ans est impatient de reprendre sa routine là où elle a été abruptement interrompue après 222 dons de sang, de plaquettes et de plasma. Si c’était juste de lui, il n’aurait jamais cessé de tendre les bras.

«Je suis barré à cause de mon âge.»

La COVID-19, encore elle...

Cette chronique est l’idée d’Aline, sa voisine des Résidences du Manoir, à Trois-Rivières.

«Ces temps-ci, on entend juste parler de la corona. J’aurais quelque chose de différent à vous suggérer», a-t-elle commencé avant de révéler l’exploit d’Émilien.

«Le monsieur a sauvé combien de vies avec ses 222 dons? Il faudrait peut-être le féliciter!»

Vous avez bien raison, madame.

Émilien souhaitait qu’on se parle en début de journée afin d’être libre de sortir par la suite. Parfaitement compréhensible. Il aurait été mal venu de le faire poireauter, lui qui, depuis la mi-mars, a suffisamment regardé les heures passer.

Comme des milliers de personnes vivant dans une résidence pour aînés, Émilien est demeuré confiné dans son appartement en raison de la crise sanitaire. Maintenant que l’allègement des mesures lui permet d’aller se promener à l’extérieur de l’établissement épargné par le virus, l’octogénaire ne rate jamais l’occasion de se retrouver derrière son volant.

Ça lui a manqué, prendre le large en compagnie de son inséparable épouse sur le siège du passager.

«Je suis un sorteux. Ma femme ne s’en plaint pas. L’autre soir, on est allé faire un petit tour au centre-ville, prendre l’air un peu.»

L’octogénaire est de bonne humeur au bout du fil. Du sang O+ coule dans ses veines. Son groupe sanguin est fréquent, mais lui, il est une espèce rare.

Parmi ses quelque 172 000 donneurs inscrits, Héma-Québec compte seulement seize personnes âgées de plus de 85 ans. En Mauricie, Émilien Paillé est le plus vieux, une donnée qui lui fait dire avec amusement: «Je ne savais pas qu’il y avait des jeunes comme moi!»

Il a demandé à ce que je l’appelle à 9 h, l’heure où il se rendait habituellement à la clinique Plasmavie pour un énième don de plasma.

Émilien a hâte d’y retourner, mais c’est impossible pour le moment. Héma-Québec doit appliquer les consignes de la santé publique. Jusqu’à nouvel ordre, seuls les adultes de moins de 70 ans en bonne santé peuvent donner du sang.

«Quand je vais avoir le droit, je saute dans mon auto! C’est à un kilomètre d’ici. Si j’étais plus jeune, j’irais à pied.»

Émilien Paillé a fait un premier don de sang vers l’âge de 20 ans, pour cette unique bonne raison: «Aider ceux et celles qui en ont besoin.»

À l’époque, il habitait à Shawinigan. La clinique avait lieu au manège militaire où un jeune homme attendait comme lui, dans la file.

«Il a perdu connaissance lorsqu’on lui a piqué le bout du doigt pour vérifier son taux de fer. Ils sont venus le chercher avec une civière», se souvient Émilien qui ajoute en riant: «Ça ne m’a pas empêché de continuer.»

Effectivement, il n’a plus jamais arrêté.

Il a fait un deuxième don, puis un troisième et ainsi de suite, jusqu’à tout récemment.

Les premières années, celui qui a longtemps habité la région de Sorel-Tracy donnait surtout du sang.

«On pouvait le faire tous les 56 jours, mais comme je travaillais beaucoup, je ne pouvais pas tout le temps», raconte celui qui a fait carrière à l’usine Aciers inoxydables Atlas.

Émilien a commencé les dons de plaquettes un peu avant sa retraite, à 60 ans.

«Je pouvais en donner tous les quatorze jours.»

Si la durée d’un prélèvement de sang est d’une dizaine de minutes, il faut prévoir près de 90 minutes pour un don de plaquettes ou de plasma.

Aucun problème du côté d’Émilien. Du temps, il en a.

«Je ne suis pas regardant là-dessus.»

Même que pendant de nombreuses années, plus de vingt ans selon ses calculs, le généreux monsieur a régulièrement pris la route de Montréal afin de passer une partie de son avant-midi à la clinique d’Héma-Québec, située à Place Versailles.

«Ma femme aimait bien ça.»

Pendant que son époux faisait preuve d’un dévouement hors du commun, Pierrette joignait l’utile à l’agréable en faisant la tournée des boutiques du centre commercial.

Les travaux et la congestion routière dans la métropole ont cependant fini par avoir raison des meilleures intentions d’Émilien

À la suggestion de sa fille trifluvienne, il s’est dirigé vers la clinique Plasmavie qui se spécialise dans la collecte de plasma destiné à la fabrication de médicaments.

En septembre 2017, Émilien et son épouse ont décidé de venir s’établir à Trois-Rivières. Il a poursuivi ses dons de plus belle.

L’octogénaire aurait la possibilité de donner du plasma tous les six jours, mais ça revient vite, souligne le gentilhomme avec justesse... «Des fois, j’y vais aux deux semaines, mais je ne veux pas trop m’ambitionner. On a d’autres activités à la résidence.»

Monsieur Émilien n’a surtout pas besoin de se justifier. Ses 222 dons en 65 ans parlent d’eux-mêmes. Son engagement est exceptionnel.

Dès qu’il en aura la chance, on peut compter sur lui pour poser à nouveau ce geste du cœur et à bras ouverts.

Son dernier don de plasma remonte juste avant le début de la pandémie.

«J’aimerais ça me rendre à au moins 225 dons. Ça se dit mieux je trouve!»

Impossible de répondre à la question d’Aline, à savoir combien de vies son voisin a changées, mais une chose est certaine, Émilien mérite toutes nos félicitations.