Many Phengsavath a posé un geste simple qui a suscité une vague de sympathie.

Le café du réconfort

Many Phengsavath ne connaît pas l’homme qui est entré dans son restaurant, mais elle l’a accueilli comme elle le fait avec tout le monde, en l’invitant à s’asseoir dans la salle à manger, avec la plus grande cordialité.

«Bonsoir Monsieur. Prendriez-vous un café?»

Many lui a posé la question en sachant la réponse. Dehors, c’était novembre, pluvieux et venteux. Il avait sûrement envie d’un peu de chaleur ambiante. La serveuse est allée derrière son comptoir pour revenir avec une tasse fumante qu’elle a déposée devant lui.

L’homme détonnait parmi la clientèle nombreuse en ce samedi soir, des gens qui étaient venus en couple, entre amis, en famille. Ils avaient décidé de s’offrir une bouffe thaïlandaise en bonne compagnie.

Le monsieur était seul à sa table. Sans tomber dans les stéréotypes, il y a des signes qui ne trompent pas vraiment, à commencer par les vêtements usés par le temps, les cheveux en bataille et le dos voûté par ce qui semble être le poids de la solitude.

Un sans-abri? Difficile à dire, mais pour Many, il était visiblement une personne dans le besoin. Spontanément, elle lui a offert une boisson chaude sans attendre qu’il lui remette une poignée de monnaie en échange.

Kathleen Lamy a été témoin de la scène qui s’est déroulée au Dragon Thaï, à Shawinigan. Elle était attablée avec son conjoint, profitant d’un repas en amoureux. Le moment était fort agréable, sauf que ce client au milieu de la place retenait l’attention de la jeune femme.

L’homme âgé dans la soixantaine ou les soixante-dix ans n’était pas du tout dérangeant. Bien au contraire. Ce soir-là, il n’y avait pas plus discret que lui dans la salle à manger.

Touchée par sa présence, Kathleen avait du mal à le quitter des yeux. «Il est venu me chercher...» Elle ne peut pas s’expliquer pourquoi. «C’est peut-être parce que mon travail consiste à aider les autres?»

Toujours est-il que la technicienne en éducation spécialisée a éprouvé un élan de compassion envers celui qui venait d’avoir droit à un accueil aimable et sincère de la serveuse, elle qui se doutait pourtant que l’homme n’avait pas les moyens de commander un repas en table d’hôte.

«Pensez-vous que le monsieur accepterait une soupe?»

Inspirés par l’empathie de Many qui ne se savait pas observée, la cliente et son chum ont proposé à celle-ci de payer pour ce client qui se contentait d’un café.

L’explication de la serveuse, qui est aussi la propriétaire des lieux, les a convaincus de revenir dans cet établissement où tout un chacun est le bienvenu, sans discrimination aucune.

«Le restaurant a un «bill» ouvert. Les clients qui le désirent peuvent ajouter le montant de leur choix à leur facture. Ces sous servent à payer des cafés comme celui que l’homme était en train de savourer.»

Photo: Stéphane Lessard

Une bonne action en attire souvent une autre. De retour chez elle, Kathleen Lamy s’est empressée de raconter sa soirée à ses amis Facebook et, par conséquent, de leur faire connaître l’initiative du Dragon Thaï.

«Non seulement j’ai vu un homme savourer avec délectation ce qui a peut-être été son seul repas de la journée, mais en plus, j’ai vu un restaurant faire preuve d’inclusion sans restriction. Accepter, un samedi soir, de donner une table à cet homme, c’était lui montrer qu’il était aussi important que tous les autres clients présents. C’était lui offrir un toit pour quelques minutes. C’était lui permettre un répit en cette journée pluvieuse.»

On devine la suite. Ses amis ont aimé son commentaire qu’ils ont rendu public à leur tour. Ce qui devait arriver arriva. Les réseaux sociaux se sont emparés du texte de Kathleen. Au cours des derniers jours, le récit de son samedi soir a été partagé des milliers de fois. Les commentaires sont unanimes.

La générosité et la solidarité manifestées par les proprios du Dragon Thaï donnent envie de les imiter.

Many Phengsavath est sous le choc. Un beau choc. La restauratrice de 33 ans était loin de s’imaginer que son geste qu’elle qualifie de «si simple» pouvait redonner foi en l’humanité.

«Ce n’est pas juste nous, vous savez! Il y a énormément d’entraide dans le quartier. Les gens savent où aller pour avoir un peu de réconfort.»

Le restaurant est situé à proximité du Centre régional de santé mentale (Hôpital Sainte-Thérèse) et d’organismes communautaires qui viennent en aide aux personnes démunies. La clientèle du Dragon Thaï vient de partout en Mauricie, plus rarement du secteur.

Le resto est ouvert depuis 2013. C’est le projet de Many et de son père, Khamma Phengsavath. Il est un investisseur en immobilier. Elle est diplômée en hôtellerie. Tous les membres de la famille, y compris le conjoint de Many, s’impliquent dans cette entreprise où la pénurie de main-d’oeuvre les oblige à assumer toutes les tâches.

La décoration et la musique nous plongent dans l’atmosphère de leur pays d’origine. Many a grandi à Nong Khai, une ville du nord-est de la Thaïlande, avant d’immigrer au Québec, vers l’âge de 5 ans.

«Mes parents voulaient réaliser le rêve canadien.»

Cette facilité qu’elle a à aller vers les gens les plus vulnérables lui vient de son enfance dans l’arrondissement Côte-des-Neiges, à Montréal.

«J’ai grandi dans un milieu multiculturel, avec des amis du Pakistan et du Sénégal. On allait jouer chez l’un, manger chez l’autre. Je découvrais toutes les régions du monde. J’adorais ça!»

Les premiers mois ont néanmoins été difficiles. Le père de famille, soudeur de métier, ne s’est pas trouvé un boulot en descendant de l’avion. L’aînée de ses trois enfants s’est déjà présentée à l’école le ventre vide.

«Le Club des petits déjeuners en était à ses débuts. On nous remettait un berlingot de lait avec un fruit ou un muffin. C’était vraiment agréable!»

Aujourd’hui maman de deux fillettes, Many garde de précieux souvenirs de cette période, au point de vouloir tendre la main à son tour. Chaque année, elle fait un don au Club des petits déjeuners et aussi souvent que possible, elle dépose une tasse fumante devant une personne qui a besoin d’un peu de bonté.

«Au restaurant, on reçoit notre clientèle comme on la recevrait à la maison. Je pense que c’est pour ça que les gens reviennent.»