On s’attend à ce qu’un premier ministre fasse preuve de neutralité et évite de prendre parti lors d’un conflit privé même si celui-ci a forcément des impacts sociaux et économiques. Or, M. Legault a choisi clairement et publiquement son camp : celui d’Alcoa et de Rio Tinto, propriétaires d’ABI.

La nuisible ingérence de M. Legault

CHRONIQUE / Un «facilitateur» de règlement. C’est ainsi que les ministres du Travail voient leur rôle et c’est aussi ce que les patrons et les syndicats attendent d’eux au Québec. Le caquiste Jean Boulet ne fait pas exception. Le premier ministre François Legault lui complique toutefois grandement la tâche dans le conflit opposant l’Aluminerie de Bécancour et le Syndicat des Métallos.

Du «stuff de junior». L’expression utilisée par le premier ministre Legault pour décrire le contrat liant l’ABI à Hydro-Québec peut malheureusement convenir aussi pour la façon dont il est intervenu dans ce conflit qui perdure depuis plus de 15 mois.

Souhaitons que ce soit une erreur de début de parcours, un signe d’inexpérience, et non l’approche qu’adoptera son gouvernement en matière de relations de travail. Le chef caquiste n’a sûrement pas envie d’être comparé à Maurice Duplessis.

On s’attend à ce qu’un premier ministre fasse preuve de neutralité et évite de prendre parti lors d’un conflit privé même si celui-ci a forcément des impacts sociaux et économiques. Or, M. Legault a choisi clairement et publiquement son camp : celui d’Alcoa et de Rio Tinto, propriétaires d’ABI.

Entendons-nous bien. Le premier ministre aurait pris position publiquement en faveur du syndicat représentant les 1030 employés en lock-out, sa sortie n’aurait pas été plus acceptable et moins dommageable à une résolution rapide du conflit.

Que l’on soit syndiqué ou patron, la façon de faire du premier ministre dans le dossier ABI n’augure rien de bon si dorénavant Québec se permet de déroger à son rôle d’arbitre, de «facilitateur» de règlement, et vient déséquilibrer les rapports de force et saboter le travail réalisé depuis des mois par les conciliateurs et les médiateurs du ministère du Travail. 

Échec prévisible

En voulant forcer un règlement en appelant le syndicat à faire des concessions, le premier ministre risque d’avoir retardé plutôt que de faciliter une entente jugée convenable par les deux parties.

L’échec de l’hypothèse de règlement formulée par le ministre Boulet- une procédure qui n’existe pas dans le Code du travail- était dans ce contexte prévisible. 

Au départ, l’entreprise et le syndicat n’étaient pas entichés de la voie suggérée par le ministre. ABI a finalement accueilli favorablement l’hypothèse soumise la semaine dernière, estimant qu’elle constitue «une étape positive pour parvenir à une entente». L’employeur souhaite que le syndicat y trouve aussi «un cadre de travail pour une entente finale qui mettra fin au conflit». 

« Un grand pas en avant», a aussitôt indiqué le cabinet du ministre dans un communiqué, et ce avant même que le syndicat dévoile sa position. Il fallait s’y attendre, celle-ci était négative. Selon les Métallos, l’hypothèse est pratiquement un copier-coller de la dernière offre patronale rejetée à 82 % en mars. 

Une heure plus tard, le cabinet du ministre du Travail transmettait un autre communiqué pour déplorer la réaction du syndicat.

«Le vocabulaire employé par le syndicat laisse croire qu’il n’a pas fait une analyse rigoureuse de l’hypothèse de règlement. Des concessions ont été demandées aux deux parties. Je souhaite que les salariés puissent l’analyser et s’exprimer de façon libre et volontaire», affirme M. Boulet. 

Admettons que s’exprimer de «façon libre et volontaire» se complique sérieusement lorsque le premier ministre vous a donné le mauvais rôle.

Et dire que le président de la FTQ et des Métallos avaient demandé à M. Legault d’agir dans le dossier pour rétablir l’équilibre des forces rompu par le contrat avantageux conclu entre Hydro et ABI qui n’a pas à acheter le bloc d’électricité réservé à son usage durant le lock-out. L’entreprise a pu ainsi économiser plus de 165 millions $.

Dans une lettre publiée en mars, les dirigeants syndicaux rappelaient qu’en campagne électorale, François Legault s’interrogeait sur le sérieux de la partie patronale et sur la volonté réelle des multinationales de l’aluminium de régler le conflit.

Au pouvoir, le chef de la CAQ a une autre lecture du dossier, mais le résultat est le même : l’impasse demeure.

La semaine dernière, le ministre Boulet, un ancien avocat patronal, disait qu’il n’envisageait pas le recours à une loi spéciale et qu’il ne pouvait imposer un arbitrage de différends à moins d’en convaincre les parties. Le syndicat souhaitait en mars un arbitrage exécutoire, mais l’entreprise s’y opposait.

Vendredi matin, M. Boulet rencontrera l’exécutif syndical pour connaître les raisons du rejet de son hypothèse de règlement. Il apportera, si nécessaire, des précisions. 

Un conflit qui s’éternise et perturbe toute une région doit être traité avec le plus grand doigté. Personne ne doit jouer avec le feu. Ni le syndicat, ni l’employeur, ni le premier ministre.