Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin

Valait mieux un Noël blême

CHRONIQUE / C’est probablement davantage un grand soupir de soulagement qu’une collective montée de pression colérique qui a résulté jeudi de la difficile décision du gouvernement de devoir renoncer aux possibilités de rassemblements familiaux pour quelques jours à Noël qu’il avait fait miroiter.

Le premier ministre François Legault a éteint d’un trait et bien avant terme toutes les ambiguïtés croissantes sur la possibilité de concéder au Québec un petit congé de pandémie pour les Fêtes.

Pour une majorité de gens, cette idée, en apparence généreuse et récompensatrice, de pouvoir tenir au moins deux petites fêtes de Noël en famille ou entre amis, même réduites à dix personnes ou moins, avait été reçue comme plus inquiétante qu’autre chose. Si emballement il y a eu, il a été plus que tiède. On n’avait pas assisté à de délirantes scènes de réjouissances à la suite de cette annonce. Personne n’avait commandé les ballounes et sauté de joie au plafond.

Les gens suivent avec une telle intensité l’actualité pandémique que leur faculté pour analyser rapidement la pertinence d’une mesure susceptible d’aggraver ou pas la contagion virale du coronavirus est élevée.

Or, dès le départ, même sans les grands «si» qui conditionnaient la «trêve», un grand doute s’était quand même répandu dans l’opinion publique qu’il ne fallait pas se précipiter pour acheter trop vite sa grosse dinde et pour aller remplir à ras bord un panier à la SAQ.

Même avec les précisions concernant l’encadrement souhaitable pour ces rencontres et leur limitation à deux sur quatre jours, le doute est toujours demeuré élevé dans la population qu’un tel allégement des consignes pandémiques puissent se concrétiser.

Il était trop facile, pour quiconque veut bien faire un petit effort de compréhension, de comprendre qu’il faudrait bien payer dès janvier un certain prix, plutôt gros que petit, en contagion communautaire accrue, en pression indue sur le système de santé, probablement même en bris de services et, après hospitalisations et unités de soins intensifs débordées, en décès.

On ne s’étonnera que moins d’une semaine après l’annonce de ces possibilités festives à Noël, déjà 60 pour cent des gens au Québec répondaient aux sondeurs de CROP que même autorisés, ils ne participeraient pas à tels rassemblements.

Ce n’est pas tant en raison de la lourdeur des consignes qui allaient rendre ces rencontres plus déprimantes que joyeuses, disons plus compliquées et plates que dansantes et chantantes, que les Québécois se préparaient à les bouder que l’évidence que ce n’était pas une bonne idée sur le plan sanitaire.

Bien sûr, qui pouvait ne pas aussi douter que le contrat moral qui devait en principe accompagner ces libertés passagères ne puisse être rigoureusement observé? Il y a les inévitables esprits délinquants, mais même pour les gens de bonne volonté, toutes les règles auraient été difficiles à tenir.

On le voyait, le goût à la fête s’était vite estompé, du moins pour une majorité dans la société. Qui pouvait, en toute conscience, accepter le risque de contaminer un proche, rendre malade une personne qu’on aime, peut-être même jouer avec sa vie ou d’être transformé soi-même en statistique covidée?

Cette perspective de rassemblements pour Noël rendait bien des gens mal à l’aise à l’idée, même si c’était par sens élevé de responsabilité, de devoir décliner une invitation familiale. Ce n’était pas faire sans cœur, mais plutôt agir avec cœur.

Il faut dire qu’après neuf mois de sacrifices, les gens sont plus que disposés à consentir un ultime effort pour venir à bout du virus, pour se rendre jusqu’au vaccin en réduisant d’ici là au maximum les dommages collectifs, en tâchant de ne pas provoquer d’hécatombes. Les dégâts sont déjà suffisamment élevés. Et puis, on a pris une certaine habitude de cette nouvelle «normalité».

François Legault a admis qu’il avait pris acte de l’intention d’une majorité de Québécois de ne pas profiter de ces autorisations, si elles étaient maintenues.

Ce qui a facilité le recul du gouvernement en le justifiant totalement, c’est qu’en plus les cas de contamination recensés chaque jour, loin de se résorber comme on l’espérait, sont repartis à la hausse, avec les hospitalisations et les décès et les craintes de plus en plus plausibles d’un affaissement de la capacité hospitalière. Ç’aurait été le drame par-dessus le drame.

Bien sûr, l’état aggravé de la situation a pleinement justifié le gouvernement Legault d’annuler immédiatement les possibles rassemblements de Noël, mais aussi d’imposer de nouvelles contraintes, en particulier aux centres commerciaux, aux grands épiciers et aux commerces, petits ou grands.

Depuis vendredi, on redécouvre les files d’attente aux portes des commerces.

Depuis quelque temps, il n’y avait plus guère qu’à certaines SAQ où on en constatait.

Dans les grandes surfaces, c’était devenu un peu bordélique. On se retrouvait souvent au coude à coude dans les allées. Si le port du masque demeurait de rigueur, la distanciation physique avait pris le bord.

Une cohue gênante à expliquer comme acceptable aux yeux de la Santé publique aux propriétaires de salles de cinéma, de restos, de gyms qu’on tient résolument fermés même si on n’avait relevé que très peu d’éclosions dans leurs établissements.

Le gouvernement se devait de faire preuve d’un peu plus de cohérence en faisant respecter certaines consignes oubliées ou en ajoutant de nouvelles. En donnant un peu plus de mordant aussi à celles-ci en ajoutant ou en grossissant les amendes aux contrevenants.

C’est vrai que devoir faire la file dehors en décembre et en janvier, parfois sous le grésil, parfois sous les flocons ou parfois fouettés par un glacial vent du nord, ça sera moins drôle.

Mais bon, ça sera Noël quand même, mieux qu’en 1940, privés de tout et tapis dans la noirceur totale pour ne pas être la cible des bombes allemandes… Ok, ok. On n’a pas vraiment vécu cela ici. Mais quand même...

Coup de cœur: Au réseau de la santé, devenu sous grande pression dans la région, mais qui résiste... pour nous.

Coup de griffe: Albert Veillette & Fils devrait offrir en cadeau au maire de Baie-Comeau une chaudière de steaks, mais accompagnée d’instructions sur comment faire cuire un steak pour ne pas qu’il devienne de la semelle de botte.