Les parties se sont entendues pour suggérer une peine de pénitencier de six ans pour Gilles Vaillancourt, jeudi.

Vaillancourt, la justice à fric

Quand on pense qu'au salaire minimum actuel au Québec, une travailleuse ou un travailleur, à raison de 40 heures par semaine, devrait travailler pendant 360 ans pour accumuler en gains bruts 9 millions $, à la condition bien sûr que la personne ne dépense rien pour se nourrir, se loger, se vêtir, se distraire et que les gouvernements n'aient rien retenu sur ses paies. Ce qui est impensable.
Même à 15 $ l'heure, comme on le réclame un peu partout, il en prendrait près de 400 ans pour y arriver.
Autrement dit, au moins une dizaine de vies de travail menées dans l'austérité la plus absolue.
Pour Gilles Vaillancourt, l'ex-maire corrompu de Laval, ces 9 millions $ pourraient ne lui coûter comme labeur qu'une année de privation de liberté partielle dans une formule tout inclus qui comprend le logement, l'habillement, la nourriture, le chauffage et l'éducation s'il veut s'instruire.
On a beaucoup parlé dans son cas d'une éligibilité à une remise en liberté après deux ans seulement d'incarcération, soit au tiers de sa sentence convenue de six ans, si elle est confirmée par jugement le 15 décembre.
Mais puisque les crimes pour lesquels il a admis sur le bout des lèvres sa culpabilité remontent à avant 2011, il pourrait bénéficier des anciennes dispositions de la loi qui permettaient la libération de criminels après le sixième seulement de la sentence, dans la mesure où le détenu a eu une bonne conduite, a exprimé la main sur le coeur quelques remords de surface et ne présente en apparence que peu de risques de récidive.
On peut tenir pour acquis que Vaillancourt ne risque pas de redevenir maire de Laval, ou de quelque autre ville du Québec, et de recommencer à se remplir les poches comme il l'a fait. Pas de récidive en vue. Pour le reste, il s'est déjà excusé des quelques «erreurs» (c'est comme ça qu'il décrit ses fraudes) qu'il a pu commettre, (par inadvertance peut-être?) à la mairie de Laval. Un repenti. Tant qu'à être bon garçon en-dedans, on apprendra qu'il assiste à la prière du matin et accepte la communion qu'on ne s'en étonnera pas. Saint-Gilles en personne.
Même si dans certains milieux policiers, judiciaires et politiques, on se réjouit de lui avoir «arraché» des aveux de culpabilité, ce n'est certainement pas avec son temps de geôle dans une prison à sécurité minimum que sa dette envers la société pourra être acquittée équitablement, surtout pas dans l'esprit populaire.
Mais il y a ces millions $ qu'il va retourner à la Ville de Laval et à Revenu Québec qui n'ont pu qu'être décisifs dans l'entente conclue. Quelle générosité !
Les 9 millions $ en cause, c'est pas l'argent de Vaillancourt, c'est de l'argent qu'il a volé. Il s'est acheté de la sympathie judiciaire avec son butin de fraudeur. Et encore, avec ce qu'il en restait, ou ce qu'on a simplement pu repérer comme encore existant: dans ses coffres en Suisse, dans son luxueux condo, dans ses droits de retraite acquis comme maire vicieux, dans son argent de poche (300 000 $) et peut-être dans ce que les toilettes de sa soeur ont regurgité lorsqu'on les a flushées remplies de billets.
Ça ne passe pas. C'est révoltant.
L'homme le plus soulagé au tribunal, jeudi matin, pas parce qu'il venait de libérer sa conscience, mais parce qu'une fois de plus, par sa ruse incarnée, il avait enfariné le système, c'était bien Gilles Vaillancourt, le King de Laval.
En faisant retirer l'accusation de gangstérisme portée contre lui, il s'évitait une peine d'un minimum de dix ans d'emprisonnement... à être purgée consécutivement et que les libérations conditionnelles n'auraient pas pu rapetisser par la suite, même s'il en était arrivé au pénitencier à se faire poser une auréole au-dessus de la tête.
La pire des ententes vaut le meilleur des procès, dit-on. Matricule Ti-Gilles est bien d'accord avec cela. On le comprend.
Des années de liberté recouvrée même pas payées un million par année avec le cash des Lavallois.
Bien sûr, on dira qu'on avait peur de l'échapper. Qu'il y avait une certaine incertitude dans la suite des choses. Qu'avec un procès, il pouvait bénéficier du doute raisonnable. Que l'intention malveillante, lui qui s'est défendu d'en avoir, pourrait être difficile à démontrer.
Il aurait détourné, principalement à son profit pendant une quinzaine d'années, des dizaines de millions $ selon le procureur de la poursuite, en vertu d'un stratagème dont il était le cerveau culminant, en étant «un innocent». Il y a une frilosité à la Couronne difficile à comprendre.
C'est vrai, il y a le fameux arrêt Jordan, adopté en juillet par la Cour suprême du Canada, qui force désormais la tenue d'un procès criminel à l'intérieur d'un délai raisonnable, soit dans moins de 30 mois pour un procès comme celui que devait subir Vaillancourt.
Si le fraudeur-en-chef de Laval avait cru qu'il pouvait s'en prévaloir et obtenir une ordonnance pour l'arrêt des procédures intentées contre lui, il n'aurait pas conclu d'entente.
Il faut quand même savoir qu'il n'y a pas d'automatisme en vertu de cet arrêt, qu'il prévoit d'ailleurs que les causes inscrites avant sa promulgation devraient suivre leur cours normal et aussi qu'il y a une possibilité d'obtenir des dérogations.
Il fallait peut-être un coup d'éclat rapide pour apaiser le sentiment de frustration qui affecte la population en ce moment à l'endroit du système judiciaire. Soupçonnant disposer d'un rapport de force, Vaillancourt est devenu prêt à négocier, avec sa poche débordante de beaux dollars à rapatrier.
On a souvent dit que l'argent pesait lourd dans le système judiciaire, qu'il faisait une différence entre les pauvres et les riches. On pourra désormais ajouter que, même volé, l'argent ça aide.
«Je veux purger ma peine le plus vite possible et ensuite, tenter de redevenir un actif pour la société...», a-t-il dit au juge. Ça suffit, Vaillancourt, pour les actifs...