Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin
S’il faut se transformer en «merveilles masquées» pour regagner un peu de notre liberté de sorties, ce ne sera quand même pas un effort surhumain à consentir.
S’il faut se transformer en «merveilles masquées» pour regagner un peu de notre liberté de sorties, ce ne sera quand même pas un effort surhumain à consentir.

Un peuple de déserteurs?

CHRONIQUE / S’il faut se transformer en «merveilles masquées» pour regagner un peu de notre liberté de sorties, ce ne sera quand même pas un effort surhumain à consentir.

Bien sûr, il faudra que dans les dépanneurs, les employés s’habituent et qu’ils ne risquent pas l’apoplexie chaque fois qu’un client masqué entrera dans leur établissement.

D’ailleurs, plusieurs déjà semblent se préparer à l’ère voilée avec une certaine impatience. Non seulement le foulard protecteur, plus ou moins anti-COVID, pourrait devenir usuel, mais à la lumière des nombreuses présentations que plusieurs en font sur les réseaux sociaux, il devrait même se transformer en élément vestimentaire de mode.

On risque d’en faire une coquetterie en y exerçant un choix songé de tissus, de couleurs et de motifs et en ayant soin d’en posséder une certaine variété afin de toujours l’harmoniser esthétiquement avec le reste de la tenue vestimentaire.

Eh oui! Il pourrait y avoir du «Creton» de la P’tite vie dans l’air.

C’est peut-être le seul prétexte à l’humour qu’on peut se permettre en ce moment, alors que va s’amorcer dans une grande controverse le déconfinement progressif des Québécois planifié par le gouvernement et jugé souhaitable par les autorités de la santé.

Après un mois et demi de réclusion, même si elle ne sera au début que très partielle, la libération par étapes qui est proposée suscite de grands pans d’opposition.

Peut-être en raison de quelques vieux gènes hérités de leur humble passé de porteurs d’eau, les Québécois se sont révélés d’une exemplaire docilité quand on leur a demandé de rester à la maison.

À part quelques boqués âgés et de jeunes fêtards, le «envoye à maison» pour les premiers et le «c’est fini le party» pour les seconds (c’est curieux comme aux extrêmes, on peut parfois se correspondre), on ne peut pas dire que l’injonction du premier ministre Legault n’a pas été observée, presque scrupuleusement

Mais dans les gênes qui traînent du passé, il doit aussi en rester quelques-uns de la crainte de Dieu ou de quoi que ce soit du genre, car c’est fou les peurs qu’on exprime pour qu’on ne mette surtout pas fin au confinement et qu’on le prolonge indéfiniment, au moins jusqu’à ce qu’il existe une certitude absolue que la COVID serait complètement éradiquée de la surface de la Terre.

On exagère peut-être un peu, mais il faut entendre la litanie des craintes qui sont présentement exprimées.

On peut se demander s’il n’y a pas trop de monde qui a intérêt à ce que le confinement se poursuive encore un bon bout de temps.

Ce ne sont assurément pas les commerçants, petits ou pas, qui s’opposent à une réouverture progressive et, idéalement rapide, même avec toutes sortes de contraintes, de l’activité économique.

Les craintes d’un désastre économique appréhendé accompagné d’une crise financière majeure de nos gouvernements, qui allongent des quantités effarantes d’argent qu’ils n’ont pas, alors que s’effondrent leurs rentrées fiscales présentes et à venir, nous prédisent une nouvelle catastrophe si on ne se réactive pas comme société.

On a beau parler de guerre, mais avec l’allure que prennent les choses, on se demande comment on pourrait la gagner avec une armée de déserteurs.

Il n’est pas normal que 9500 employés du secteur de la santé se soient retirés momentanément du travail alors qu’on a le plus grand besoin d’eux. Que les enseignants évoquent des tonnes de préoccupations à reprendre leur enseignement alors que les pédiatres expliquent que c’est une question de santé pour les jeunes enfants de resocialiser en retrouvant leurs bancs d’école. Que des fonctionnaires prétendent éprouver des peurs insurmontables à l’idée de devoir aller au bureau chercher l’équipement et la documentation nécessaires à une reprise du travail... en télétravail.

Sans compter qu’avec le père Noël d’Ottawa, il y a un peu trop de monde qui a intérêt à ce que rien ne change, puisque les prestations d’urgence qu’on leur verse à ne rien faire sont plus avantageuses que d’occuper un emploi, la dernière générosité étant le salaire minimum mensuel de 1200 $ accordé aux étudiants... Bonne chance aux entreprises qui auraient pu avoir besoin d’eux cet été. Ils seront à la plage.

Même s’il faut toujours faire attention, porter un foulard au visage, se détremper les mains à l’Arruda, croiser de loin ses voisins, le succès de l’isolement volontaire, tel qu’on l’a pratiqué, fait que le problème n’est plus aussi élevé dans la rue qu’il aurait pu l’être autrement.

Au-delà de 80 pour cent des décès attribuables à la COVID-19 sont survenus dans des résidences pour personnes âgées, principalement dans les CHSLD. C’est aussi le cas en Mauricie-Centre-du-Québec. Sur les 81 décès causés par le virus, une dizaine seulement ont été enregistrés à l’extérieur de ces résidences, sur une population combinée de 500 000 personnes.

C’était gênant encore une fois vendredi d’entendre le premier ministre du Québec devoir maintenant réclamer l’aide de n’importe qui, avec promesses de rétribution, dans l’espoir de venir en aide dans des CHSLD qui auraient pris des allures de champ de bataille, comme après un affrontement.

Au Québec, on est fort pour raconter les inconforts qu’on a subis ou décrire, avec de palpitantes émotions, la situation des aînés telle qu’on les a vus, affamés, assoiffés, souillés, agonisants dans leur CHSLD. On est moins prompt à sauter dans la tranchée.

On est en train de s’écrire une honte collective.

Coup de cœur: Au bon docteur André Jacques, qui a l’âge du danger, mais qui aussitôt remis de la COVID qu’il a attrapée au travail, s’est empressé de retourner auprès de ses patients du CHSLD Laflèche.

Coup de griffe: Ce qui serait une bonne idée, c’est que Donald Trump applique ses précieux et savants conseils qui ne sont forcément pas des fakes news, et avale d’un trait comme il le recommande, un gros ballon rempli d’eau de javel.