Le sergent-détective Louis-Georges Dupont

Mort en devoir

CHRONIQUE/ Le temps risque bien d’emporter avec lui la vérité.

Le matin du 10 novembre 1969, le policier George Marquis, de la police de Trois-Rivières, patrouillait sur le boulevard Saint-Jean, aux limites nord de la ville.

Ce chemin étroit, alors peu habité, était bordé de boisés percés de chemins rudimentaires permettant de pénétrer à l’intérieur de ceux-ci. Le policier décida d’emprunter un de ces chemins.

La découverte qu’il fit, dans une petite clairière toute proche, l’ébranla. Il retourna à son autopatrouille et communiqua avec son état-major pour leur dire qu’il venait de retrouver l’auto de service du sergent-détective Louis-Georges Dupont et que ce dernier était à l’intérieur.

L’enquêteur Dupont était disparu depuis cinq jours. Ce matin-là, son corps penché à droite sur le banc d’en avant était percé à l’abdomen d’un trou de balle, son arme de service reposant au sol, une courte lettre à son épouse, accrochée au pare-brise.

L’une des plus intrigantes histoires policières de Trois-Rivières venait de naître.

Malgré quatre enquêtes, dont une grande commission d’enquête, qui conclurent au suicide du policier Dupont, la famille a toujours crié haut et fort qu’on avait plutôt assassiné leur père et c’est l’hypothèse qui a toujours dominé dans l’opinion publique.

Il faut dire qu’à cette époque, Trois-Rivières était une ville que l’on pouvait considérer très ouverte, avec un centre-ville qui avait des allures de red-light, avec ses tripots, ses bordels, ses barbottes, ses clubs de cartes clandestins, avec aussi sa petite pègre locale et des antennes trifluviennes de la mafia italienne montréalaise.

Avec aussi un certain nombre de policiers corrompus, dont ceux de l’escouade de la moralité qui contrôlaient la prostitution à leur profit. Ce qui fera dire à un conseiller municipal que la «prostitution fleurit sur les scènes de Trois-Rivières» ce qui déclencha la tenue de la première commission d’enquête sur un corps policier au Québec.

Cette commission venait de compléter ses audiences deux mois avant la découverte du corps de Louis-Georges Dupont.

La prétention des fils du policier a toujours été que leur père, réputé honnête et intègre, avait raconté à la Commission comment certaines choses se passaient au poste de police et les implications criminelles de certains collègues.

On n’aura jamais de preuve formelle que ce témoignage a eu lieu, mais les travaux de la Commission forcèrent la ville de Trois-Rivières à congédier les enquêteurs Dallaire et Hubert et à prendre des mesures disciplinaires contre d’autres policiers.

C’est le nœud de l’affaire.

Les fils Dupont, Jacques et Robert, sont convaincus que leur père a été tué par vengeance par un des policiers congédiés qui a maquillé son meurtre en suicide, tirant profit du fait que l’état d’esprit de Louis-Georges Dupont avait été diagnostiqué fragile et instable dans les semaines précédentes.

Une hypothèse qui s’approche de celle de Jean-Pierre Corbin, un homme qui travaillait à l’époque dans ces bars louches de Trois-Rivières et qui aurait reçu les confidences de Lawrence Buckley, un autre enquêteur qui sera plus tard à son tour congédié de la police de Trois-Rivières pour extorsion.

Louis-Georges Dupont

Dans le livre qu’il a écrit, Corbin raconte que Buckley aurait invité son collègue Dupont à le suivre jusqu’à un chalet situé à l’embouchure de la petite rivière Champlain où les y attendaient Dallaire et Hubert.

Après des jours d’un interrogatoire costaud pour lui faire avouer sa collaboration à la Commission d’enquête, les choses auraient mal tourné. Il y aurait eu une bagarre et Hubert lui aurait tiré dans le dos.

Cela expliquerait l’apparence de nez cassé que révèlent les photos prises du policier au moment de sa découverte et un visage qui semble tuméfié.

Il est rare qu’un suicidé s’inflige une volée avant de passer à l’acte.

C’est une hypothèse qui se rapproche beaucoup de celle qu’entretient la famille sur les circonstances de la mort de leur père.

L’ex-chef du contentieux de la ville de Trois-Rivières, Me Jean Méthot était aussi convaincu du meurtre du policier Dupont. Mais il l’attribuait à la mafia italienne.

Un tenancier de bar s’était fait brutalement tabasser par un homme de Jos Colabro, du clan Cotroni, et lui avait rapporté la chose. L’enquête sur la police était en cours et on ne savait plus trop à quel policier faire confiance puisque plusieurs enquêteurs étaient mis en cause.

Il rencontra discrètement le sergent-détective Dupont qui accepta de l’entendre et de s’occuper de l’affaire. Ça s’est su et cela aurait été fatal au policier.

Lors de la découverte du corps, il y eut évidemment un genre d’enquête menée par la police de Trois-Rivières, qui n’accrédita qu’une seule hypothèse: le suicide.

Une enquête grossière conduite par des policiers soupçonnés d’être les meurtriers, une analyse médico-légale tout autant expédiée, suivie d’une enquête du coroner expéditive.

À la suite d’une requête en mandamus, à la lumière des preuves et des avis d’experts qui lui avaient été soumis, le juge Ivan Julien de la Cour supérieure conclut en 1995 en un meurtre et ordonna la tenue d’une enquête publique pour faire la lumière sur ce dossier troublant.

Le protecteur du citoyen de l’époque, Daniel Jacoby suggéra de laisser tomber l’enquête publique et offrit à la famille d’intervenir en sa faveur pour qu’on lui verse l’équivalent du coût présumé d’une telle enquête, ce qui était évalué à 250 000 $. «Autrement, vous allez à l’abattoir», les avait-il prévenus.

Il se fit répondre: «On n’est pas achetable». La famille refusait que les présumés meurtriers de leur père s’en tirent sans accusation.

L’enquête publique de la juge Céline Lacerte-Lamontagne coûtera le double et rétablira la thèse du suicide, malgré des avis d’experts contradictoires, des interprétations opposées, mais surtout, même si plusieurs points pourtant cruciaux, pointant vers un meurtre, n’avaient pas été élucidés.

Une nouvelle enquête de la Sûreté du Québec sera conduite en 2009 qui maintiendra la version du suicide... non sans porter plainte contre les frères Dupont pour méfait public, entrave à la justice et falsification de preuve. Des plaintes auxquelles le DPCP refusera de donner suite.

Le temps fuit et après cinquante ans de combat, le rêve de la famille Dupont de faire admettre que leur père est «mort en devoir», avec la reconnaissance et les honneurs qui en découlent, risque de ne jamais se réaliser.

«J’aimerais qu’on assiste enfin à un dénouement différent. Mais j’ai un peu baissé les bras», avoue Robert Dupont.