Legault, du «stuff» de junior?

«Du stuff» de junior», s’est plus moqué qu’indigné mercredi le premier ministre du Québec, François Legault pour décrire l’entente d’approvisionnement hydro-électrique qui lie Hydro-Québec à l’Aluminerie de Bécancour.

On a vraiment senti que le chef caquiste prenait un malin plaisir à traiter de «pee-wee» l’ancien gouvernement libéral qui a permis à Alcoa, l’actionnaire majoritaire d’ABI, de se dégager de son contrat d’électricité en considérant un lock-out comme un cas de force majeure... un genre d’Act of God.

Cette clause de désistement a fait en sorte qu’Hydro-Québec a subi en 2018 un manque à gagner de 165 millions $.

On peut penser que si Alcoa avait dû verser ces sommes pour de l’électricité non utilisée à produire, donc sans retour de bénéfices, sa stratégie, qui a été d’adopter la ligne ultra-dure, aurait pu être différente.

On comprend le syndicat de réclamer haut et fort que le gouvernement intervienne pour casser cette échappatoire.

La situation avait d’ailleurs été plus rocambolesque, en fait pas drôle du tout, à l’aluminerie d’Alma, de Rio Tinto . Lors de son dernier conflit qui a duré neuf mois, l’entreprise, qui possède ses propres centrales hydro-électriques, vendait son électricité non utilisée à Hydro-Québec, qui n’avait pas le choix de l’acheter. Cela avait fait scandale et solidarisé la population de la région derrière les lockoutés. Le gouvernement a fait depuis sauter cette contrainte contractuelle.

François Legault peut bien se vanter que lui n’aurait jamais autorisé qu’on considère un lock-out comme un cas de force majeure, parce qu’il se doute bien qu’il ne sera jamais mis à l’épreuve lors de la négociation pour le renouvellement de ce contrat.

C’est le gouvernement péquiste de Pauline Marois qui avait accepté en 2014 de rouvrir les contrats d’électricité d’Alcoa. La multinationale menaçait autrement de fermer ses trois alumineries québécoises. La signature d’une nouvelle entente, qui portait jusqu’en 2030, avait été accueillie avec grand soulagement de la part des 3000 employés d’Alcoa.

Mais deux ans plus tard, Roy Harvey, le grand patron de Pittsburgh, celui dont le salaire a fait un bond prodigieux l’année dernière, en dépit du lock-out, jugeait que les tarifs d’électricité d’ABI étaient encore trop élevés et menaçait à nouveau de fermer l’usine de Bécancour si on ne révisait pas l’entente. Il admettait en même temps jongler avec l’idée de réduire les effectifs à l’ABI. Alors, il y a eu de nouvelles discussions, cette fois avec les libéraux.

François Legault ne sera probablement pas là à la fin du contrat d’électricité pour faire valoir ses capacités, qu’il présume supérieures à celles des libéraux, de fin négociateur.

Mais il ne serait pas étonnant qu’il soit celui qui parvienne à dénouer ce conflit qui dure depuis quatorze mois.

Il ne se serait assurément pas engagé à rencontrer dans les prochains jours patrons et syndicats s’il n’entrevoyait pas une bonne possibilité de règlement.

Il a fait plaisir aux Métallos qui manifestaient mercredi devant l’Assemblée nationale en décriant avec ardeur l’entente avec Hydro-Québec. Mais dans le même élan, il s’extasiait presque des salaires des travailleurs d’ABI, les plus élevés du Québec, sur le plan industriel.

Une façon de suggérer qu’il leur faudrait en conséquence tenir compte de ces avantages et sans doute, faire preuve d’un peu plus de compréhension face aux demandes de leur employeur. Cela, il ne l’a pas dit comme tel, mais ça induisait à penser dans ce sens.

Il a prévenu qu’à l’issue de ses rencontres avec les syndicats et la direction d’ABI, il allait se faire une tête sur «quelle partie est la moins raisonnable».

En fait, il demandera aux deux parties d’aller plus loin dans leurs concessions.

On a vu, par certains de ses propos, qu’il était bien au courant des enjeux de part et d’autre et qu’il cerne déjà assez bien les points où il lui faudra faire pression si on veut mutuellement en arriver à un règlement… négocié.

Le premier ministre a bien compris que la compagnie devra revoir sérieusement le protocole de retour au travail contenu dans sa dernière proposition.

On ne peut penser obtenir un règlement en étalant sur dix mois et peut-être davantage la relance des opérations, en s’autorisant à utiliser à volonté des cadres et de la sous-traitance entre-temps, afin de rappeler le moins vite possible à leurs postes les travailleurs syndiqués.

Sans compter qu’on prévoyait aussi que sur un claquement de doigts, à la moindre insatisfaction, on pouvait fermer l’aluminerie.

Avec ce protocole, une majorité de ces travailleurs auraient perdu leur allocation de grève non imposable pour de l’assurance-chômage moindre et imposable, qui aurait expiré dans six mois, soit avant le rappel à l’ouvrage de beaucoup d’entre eux.

À moins d’avoir une jobbine temporaire, c’aurait été alors pour certains la sécurité sociale en attendant le call de l’employeur.

Alcoa voulait peut-être tester le moral des troupes. Le rejet à 82 pour cent de son offre a été assez éloquent. L’entreprise ne pouvait ignorer que sa proposition était inacceptable.

Si Alcoa veut vraiment redémarrer son aluminerie, elle devra travailler très fort sur ce protocole. François Legault l’en a d’ailleurs prévenue.

Par contre, il va s’attendre à ce que le syndicat accepte que la réduction de personnel, par attrition, aille au-delà de la centaine de postes qui ont été concédés. Les planchers d’emplois, qui consistent à garder un minimum d’employés, sans égard au besoin réel, sont devenus rares dans l’industrie.

L’employeur croit pouvoir sortir sa production avec environ 800 employés comparativement à 1030 avant le déclenchement du lock-out. Un suremploi hérité, semble-t-il, de Pechiney qui utilisait moins de cadres.

Il sera embêtant, d’un côté comme de l’autre, de ne pas se montrer «sensible» aux arguments du premier ministre. Il digérerait mal de paraître comme du «stuff» de junior.

Coup de griffe: À Shawinigan, Nemaska Lithium cherche des capitaux. À Yamachiche, Olymel a besoin d’eau. À Trois-Rivières, Cascades fermera son usine. À Bécancour, une «ligue» s’oppose à un investissement de 1,3 milliard$. Ça va bien!

Coup de cœur : Malgré la menace, Fahrenheit 451 n’a pas encore fait ses ravages. Alors, il existe encore, le livre. On lui consacre tout un Salon au CECI du Delta. Profitons de cette abondance.