Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin
Mario Dumont, Audrey Best et Lucien Bouchard lors de la soirée du référendum en 1995.
Mario Dumont, Audrey Best et Lucien Bouchard lors de la soirée du référendum en 1995.

Le soir où D’Arcy-McGee triompha à Trois-Rivières

Dans leur local de campagne du boulevard des Forges où ils avaient rappliqué pour assister au dépouillement du scrutin, les visages de la centaine de travailleurs et travailleuses du comité du NON dans Trois-Rivières étaient figés.

Les résultats, tant ceux sur le plan national que de leur circonscription, leur apparaissaient catastrophiques.

La soirée avançait et il était acquis que Trois-Rivières avait cette fois-ci voté majoritairement OUI, mais surtout, l’ensemble du Québec allait dans le même sens.

Il en a été ainsi une grande partie de la soirée référendaire du 30 octobre 1995.

Le Québec avait donc voté OUI à des négociations visant à proclamer sa souveraineté politique, oui à devenir un pays distinct du Canada.

Cela se voyait à l’écran. Les militants trifluviens du NON ne se préoccupaient plus des résultats de Trois-Rivières. La cause était entendue. Ils étaient maintenant rivés sur l’écran du téléviseur où Bernard Derome n’avait que des déceptions à leur offrir.

Jusqu’à... Pour des raisons inconnues, tout le vote de l’ouest du Québec, comme l’Outaouais, et particulièrement celui de Montréal, du «West Island», a beaucoup tardé à être dévoilé.

Mais après avoir fait presque le plein du dépouillement des votes du reste du Québec, l’entrée en compte de «l’autre Québec» modifia inexorablement les résultats à l’écran.

Chaque nouvelle addition de votes avait pour effet de réduire la fragile majorité du OUI. Chez les souverainistes, on aurait voulu que le temps s’arrête. Chez les tenants du NON, qu’il s’accélère.

Tout le monde se demandait comment cela allait s’arrêter.

Sur les banquettes du clan du NON de Trois-Rivières, on commençait à s’agiter. Visiblement, l’espoir renaissait.

Il ne restait plus grand-chose à l’avance du OUI quand apparurent à l’écran les résultats de D’Arcy-McGee: à 96 %, c’était presque la totalité des votes de la circonscription qui allait au NON.

Il y eut dans la salle une salve d’applaudissements et un début d’euphorie.

Il y avait quand même quelque chose de surréaliste à voir une centaine de francophones presque en délire devant D’Arcy-McGee. Elle a été la circonscription la plus «négative» du Québec.

Je me rappelle m’être retourné pour immortaliser mentalement la scène. Juste derrière moi, il y avait Paul Philibert, l’ancien député libéral. Il était resté assis. Il n’avait pas sursauté de joie. Il n’avait pas applaudi. Il apparaissait même de glace.

Il avait été de ceux qui, au lendemain de l’échec de Meech, stimulé comme d’autres députés libéraux de la région par les propos de leur chef, avaient tenté de convaincre Robert Bourassa de tenir un référendum qui proclamerait l’indépendance du Québec.

Bourassa joua un peu le jeu puis ferma la porte à une telle issue. Pourtant, on peut penser que s’il y a un chef politique qui aurait pu convaincre les Québécois de le suivre dans une telle aventure, c’était lui. Mais bon, la politique a ses raisons que le cœur ne comprend pas toujours.

Le référendum sur l’avenir du Québec a été échappé par 54 000 voix, à moins d’un pour cent d’une victoire.

«Battu par de l’argent et les votes ethniques», conclura le soir de la défaite un Jacques Parizeau anéanti.

Il a beaucoup été critiqué pour ce commentaire, qui était loin d’être sans fondement. Quand plus de 90 pour cent des votes d’une communauté de même origine vont dans le même sens, c’est cela un vote ethnique.

Quant aux forces de l’argent, elles ont beaucoup joué en faveur du NON. On le sait, il y a eu plusieurs non-respects des dépenses électorales devant être autorisées, dont le «love party» de Montréal. Il y a surtout eu une forte campagne de menaces économiques, difficile à contrer, advenant une victoire du OUI, jusqu’à prédire la perte d’un million d’emplois.

Mais, il y a surtout eu un vote francophone, en faveur du OUI, qui, même s’il a été majoritaire, n’a pas été aussi déterminant qu’il lui aurait fallu l’être.

Il faut dire que dès le départ, ça ne s’annonçait pas bien pour le OUI. Un sondage CROP révélait que 67 % des francophones du Québec se reconnaissaient attachés au Canada et qu’en cas de référendum, 55 % voteraient NON. Un niveau d’intention qui était le même en Mauricie et au Centre-du-Québec.

D’ailleurs, dans les deux premières semaines d’octobre, les intentions de vote en faveur du OUI voisinaient toujours les 40 %... comme en 1980.

C’est l’entrée en force dans la campagne du chef du Bloc, Lucien Bouchard, plus sanguin, plus tribun, plus charismatique que Parizeau, qui fit s’envoler les intentions en faveur du OUI à 50% et... un peut-être juste un peu plus.

On attribua beaucoup à la région de Québec l’échec référendaire. En promettant aux employés fédéraux un genre de priorité dans la future fonction publique d’un Québec indépendant, il a probablement indisposé la fonction publique québécoise en place qui appréhendait se faire bousculer dans ses habitudes, ses lieux de travail, ses avancements... en faveur des fédéraux.

À 54,3% en faveur du OUI, la région de la capitale a été décevante. Si cette région avait voté OUI à 60% comme l’ensemble des francophones, c’était presque gagné.

Dans un tel scénario, peut-être que la Mauricie et le Centre-du-Québec, qui ont aussi voté OUI à «seulement» 55-56 % auraient alors pu générer les quelques petits milliers de voix qui auraient manqué pour porter le OUI en zone majoritaire. Peut-être...

La campagne référendaire de 1995 est apparue beaucoup moins émotive que celle de 1980.

Il y a eu deux gros rassemblements dans la région. Un premier à Shawinigan avec les gros canons du NON au cours duquel Jean Chrétien promit «un Québec fort dans un Canada uni».

L’autre à Trois-Rivières, vers la fin de la campagne, avec Lucien Bouchard, qui remporta un énorme succès d’assistance et... d’émotivité.

Au lendemain du 30 octobre, les souverainistes de la région n’eurent qu’une seule petite consolation quand on leur apprit que dans la section de vote de Jean Chrétien, aux Piles, le OUI l’avait emporté.

Coup de cœur

À Shawinigan, Louiseville, La Tuque, la Batiscanie, propulsées dans le rouge malgré leur bonne conduite pandémique.

Coup de griffe

À l’époque, quand on jouait à la bouteille, à part de mal tomber, on ne risquait qu’un feu sauvage. Aujourd’hui, on risque la COVID.