Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin
Ce n’était pas à cause de la drogue que ces jeunes gens se présentaient timidement à nous. Peut-être en avaient-ils pris, ce qui était plus que probable. Cela avait peu d’importance. Ce qui les inquiétait, c’était les photos qu’on allait faire paraître dans l’édition du lendemain.
Ce n’était pas à cause de la drogue que ces jeunes gens se présentaient timidement à nous. Peut-être en avaient-ils pris, ce qui était plus que probable. Cela avait peu d’importance. Ce qui les inquiétait, c’était les photos qu’on allait faire paraître dans l’édition du lendemain.

Le festival Flop de Manseau

CHRONIQUE / À la vue de ces jeunes gens, filles ou garçons, qui se présentaient en ce dimanche soir à la salle de rédaction du Nouvelliste, on pouvait difficilement contenir un certain sourire.

Après avoir quitté quelques heures plus tôt à Manseau un champ jonché de détritus, baptisé la Ferme Napoléon, l’équipe du journal s’affairait avec une fébrilité, malgré les nuits blanches, à préparer le journal du lendemain.

En gros titre, sur huit colonnes, en première page, on y lira le lundi matin: La vedette du festival: «LA DROGUE».

Ce n’était pas à cause de la drogue que ces jeunes gens se présentaient timidement à nous. Peut-être en avaient-ils pris, ce qui était plus que probable. Cela avait peu d’importance.

Ce qui les inquiétait, c’était les photos qu’on allait faire paraître dans l’édition du lendemain.

Dans leur édition du samedi, tous les journaux du Québec avaient émaillé leur couverture du festival pop de Manseau de quelques photos de nus... Dans la grande libération que souhaitaient vivre les participants au festival et dans l’ambiance que cet esprit avait initiée, aidés ou pas par un peu beaucoup d’herbe ou une capsule de LSD, beaucoup s’étaient débarrassés de leurs vêtements. Des nus, il y en avait partout, jusque dans la petite rivière boueuse qui bordait le site.

Cela avait donné une certaine couleur à un festival qui n’en avait pas et que les photographes de presse se sont empressés de capter.

Revenus de leur happening et le cerveau plus clair, ces jeunes gens, tous de la région, nous confessaient l’un après l’autre avoir peut-être commis quelques excès durant le festival et souhaitaient surtout ne pas apparaître nus dans le journal du lendemain.

Même s’il y avait suffisamment de photos du genre pour faire plusieurs calendriers érotiques, on les assura qu’ils n’avaient rien à craindre. On n’allait pas publier un journal de nus «pas vite». On avait bien d’autres choses à rapporter sur le festival et pour l’illustrer.

Il y a cinquante ans aujourd’hui, les yeux du Québec étaient tournés sur le Festival pop de Manseau... Il avait commencé le vendredi pour se conclure dans la déroute totale le dimanche.

«Soixante-douze heures d’amour et de paix.» C’est ce qui avait été promis par les organisateurs, avec bien sûr une carte impressionnante d’artistes pop américains les plus populaires, jusqu’à Hendrix, qui devaient monter sur la scène.

Pour le Festival pop de Manseau, Le Nouvelliste avait constitué une équipe spéciale de huit journalistes et photographes, loué une maison à proximité de la Ferme Napoléon et même réservé pour toute la durée du festival, un hélicoptère qui nous permettrait de survoler le site à volonté.

Il faut comprendre que c’est Le Nouvelliste qui avait en primeur révélé l’amorce de négociations entre Wood’s Production et Napoléon Casaubon, à Saint-Édouard-de-Maskinongé, pour la tenue d’un immense festival pop en plein air... qui allait être le Woodstock québécois. Rien de moins, avec Michaël Lang, l’organisateur du Woodstock, comme conseiller.

Cela frappait l’imagination. 300 000 jeunes avaient assisté un an auparavant au festival de Woodstock, dans l’État de New York.

On allait donc présumément vivre au Québec quelque chose de semblable. Bien sûr, on s’en tenait à prédire la présence de 25 000 jeunes, de la nouvelle génération «love and peace», des hippies comme des amateurs de musique. Mais en se disant que ça pourrait être bien davantage.

Après tout, ce nouveau festival s’inscrivait parfaitement dans ce grand mouvement international de contre-culture qui était en train de renverser le vieux monde capitaliste.

Au Québec, Renée Claude ne chantait-elle pas que «c’était le début d’un temps nouveau», que la «moitié des gens n’ont pas 30 ans» et que «les jeunes font l’amour librement...»

C’est aussi Le Nouvelliste qui avait annoncé que le festival se tiendrait finalement à Manseau. Il y avait eu des discussions pour qu’il ait lieu à Saint-Grégoire, mais les dirigeants du village, très craintifs, avaient refusé le projet. Ils s’en sont félicités par la suite.

En plus, ce qui avait amplifié l’intérêt du journal pour l’événement, c’est qu’il avait lieu sur son territoire naturel de couverture médiatique.

Même si le matin, tout semblait parfaitement prêt, dès notre arrivée sur le terrain, l’évidence qu’on assisterait à un monumental échec nous avait sauté aux yeux.

Il n’y avait vraiment pas foule: 3000 ou 4000 festivaliers, pas plus, qui se cherchaient sur l’immense terrain. Le coût du billet (12 $ en prévente et 15 $ sur place) était prohibitif pour l’époque. Alors, beaucoup de jeunes avaient simplement sauté les clôtures car, faute d’être assurés d’être payés, les agents de sécurité prévus ne s’étaient pas présentés.

Les installations sanitaires étaient nettement insuffisantes, on manquait de poubelles et on cherchait les artistes, car la scène est restée longtemps vide. Seuls deux groupes y montèrent sans grand succès.

Dans l’assistance, pour compenser, tout le monde avait commencé à se geler.

Il y avait une quinzaine de kiosques pour fournir la nourriture et des rafraîchissements, peu fréquentés, sauf deux qui affichaient ouvertement vendre de la drogue, même avec des spéciaux affichés: «Cap d’acide: 2 $».

Même si elle y avait sur place beaucoup de policiers déguisés en journalistes, la Sûreté du Québec avait été formelle: elle n’interviendrait d’aucune façon sur le site, sauf en cas d’émeute. Il y avait pas loin 200 agents prêts à intervenir.

En plus, le site fut frappé par un violent orage.

Comme la guilde des artistes avait prévenu les musiciens que Ziggy Wieseman, le principal organisateur du festival, avait négligé de payer ses artistes depuis deux ans, tout le monde exigeait d’être payé d’avance.

Or, le festival n’était depuis le début qu’une grande fumisterie.

Dans le livre qu’il va bientôt faire paraître sur le festival, l’historien Jacques Crochetière révèle que Wieseman et les frères Filiatrault ne disposaient que d’un budget de 35 000 $.

On apprendra plus tard, lors de la Commission d’enquête sur le crime organisé, que des dirigeants de la mafia montréalaise, Vic Cotroni et William O’Bront, leur avaient avancé 22 500 $.

Le Nouvelliste titrera en dérision le samedi matin: «Le festival Flop de Manseau».

Il y eut 600 incidents, dont 150 «bad trips» et un agriculteur de Manseau s’était dit convaincu que des hippies avaient mangé son caniche.

Ce fut un formidable fiasco. C’est peut-être pour cela qu’on en parle encore, 50 ans plus tard.