La reine déchue

Le procès risque de tourner au pathétisme. Remarquez que cela fait maintenant une dizaine d'années que des procédures judiciaires pour fraude et abus de confiance sont engagées contre l'ancienne lieutenante-gouverneure du Québec, Lise Thibault, et on a souvent sombré dans le mélo. En fait, c'est l'accusée qui s'est appliquée à jouer de la corde sensible sans toutefois parvenir à faire vibrer l'opinion publique en sa faveur.
En témoignage de défense cette semaine, elle a de nouveau tenté de se faire percevoir comme une grande dame sensible, généreuse et honnête, qui a «tout donné» ce qu'elle pouvait pour aider l'humanité en ressortant même les dures épreuves qui ont marqué sa vie comme un accident de luge qu'elle a subi alors qu'elle était fillette et cette grossesse difficile qui l'a rendue paraplégique.
C'est peut-être là une partie du problème de Mme Thibault. Cette carte de la pitié qu'elle ne cesse de brandir, évoquant jusqu'à son âge de 75 ans, dans l'espoir qu'on s'attendrisse sur son sort. Jusqu'à présent, les effets de chaise roulante et les trémolos dans la voix, même d'indignation, n'ont pas secoué grand-monde et pas fait oublier le mode de vie un peu trop princier qu'elle avait adopté durant son mandat. On lui réclame quand même 800 000 $ de dépenses estimées non justifiées, et certaines d'entre elles, comme des petites culottes, frisent la dérision. Mais illustrent la conception très altière qu'elle se faisait et qu'elle se fait toujours de soi.
Quand on parle de soi à la troisième personne du singulier, comme l'ancienne lieutenante-gouverneure l'a encore fait cette semaine, c'est qu'on est loin de la simplicité et de la modestie qu'on voudrait faire reconnaître.
C'est là l'autre partie du problème. Mme Thibault se considérait, en tant que représentante de la Couronne britannique au Québec, comme la reine du Québec. S'il y a un endroit au Canada où une telle prétention n'a pas sa place et est irritante, c'est bien au Québec. Cette fonction de lieutenant-gouverneur est depuis longtemps perçue comme un reliquat imposé de l'ancienne gloire britannique, ou, pour faire dans le ton local, un cossin ou une bébelle inutile qui ne servirait qu'à faire plaisir à quelques vieux Orangistes anglos qui ne veulent pas couper le cordon ombilical d'avec leur vieille mère-patrie. On aurait bien espéré qu'avec le rapatriement unilatéral de la constitution canadienne par Pierre Elliott Trudeau, la présumée ancienne colonie aurait en même temps retourné à l'Angleterre tous ses symboles et tous ses fanions.
Il est vrai qu'avec l'actuel gouvernement conservateur de Stephen Harper, qui décroche des toiles de Pellan pour y substituer des photos de la reine, on tient plus que jamais à rester agenouillés au pied du trône britannique.
Sauf qu'on n'est pas à Kingston, à Victoria ou dans cette province nommée Prince-Édouard, Si au Québec, quelqu'un vous dit qu'il aime beaucoup Queen, il ne parle pas d'Élisabeth la seconde, une dame par ailleurs distinguée, cultivée et respectable, mais d'un groupe rock britannique.
Alors, peu importe qui remplit la fonction, qu'il applique le sceau royal sur nos lois et qu'on doive lui quémander de dissoudre le gouvernement pour aller en élection, le lieutenant-gouverneur au Québec ne monte pas sur un trône et a intérêt à se faire discret et même obscur car on va lui arracher sa couronne de pacotille. Il arrive même qu'on se moque à s'en bidonner de la fonction.
En 1996, quand le comédien Jean-Louis Roux avait été nommé lieutenant-gouverneur, le gouvernement péquiste avait été tenu par protocole de lui faire une petite fête au nom de l'Assemblée nationale. Les péquistes de René Lévesque s'étaient acquittés de leur obligation en réservant une toute petite salle surchauffée du parlement, parce qu'on y avait volontairement coupé la climatisation. Et on avait servi par moquerie comme vin d'honneur un solide «Baby Duck» ontarien, chambré à la température de la pièce, donc imbuvable. On n'avait quand même pas rejoué ce vilain tour à Lise Thibault, qui avait succédé à Jean-Louis Roux, qui avait rapidement démissionné.
Jean Chrétien, qui l'avait fait nommer lieutenante-gouverneure, voyait certainement en elle une digne représentante que les «séparatisses» ne pourraient attaquer, sans paraître odieux. Il n'avait assurément pas pensé qu'elle se transformerait en altesse.