Yves Lévesque

La fierté retrouvée de Trois-Rivières

Dire qu’en ce début de novembre 2001, à quelques jours des élections qui allaient déterminer le conseil municipal de la nouvelle grande ville de Trois-Rivières, ne croyant pas en ses chances d’être élu à la mairie, Yves Lévesque vendait la maison familiale.

Sans attendre le résultat des élections, il avait accepté une proposition pour un emploi à Sherbrooke et se préparait à y déménager toute sa famille.

Il faut dire qu’à peine une semaine avant ce scrutin, un sondage le classait troisième derrière l’ex-directeur du Grand Prix de Trois-Rivières, Me Léon Méthot, mais surtout Alain Croteau, l’ex-maire de Cap-de-la-Madeleine, donné comme nettement gagnant.

On connaît la suite. Dans les derniers jours de la campagne, on a assisté à un grand mouvement dans les intentions de vote chez les électeurs à l’ouest de la rivière Saint-Maurice et en particulier chez les Trifluviens qui étaient plutôt froids à l’idée de voir apparaître à la tête de la nouvelle grande ville, un maire qui viendrait de Cap-de-la-Madeleine.

Une grande quantité de votes destinés à Léon Méthot s’est alors déplacée en faveur d’Yves Lévesque, leur compromis.

Il est difficile de dire l’allure qu’aurait prise la nouvelle ville avec Alain Croteau, mais Yves Lévesque a pris les choses immédiatement en main.

Les nouveaux Trifluviens avaient finalement fait un très bon choix, peut-être le meilleur dans les circonstances. Ils découvraient en Lévesque un homme fougueux, plein de projets, débordant d’énergie avec une réputation de gestionnaire à la poigne dure sur les finances municipales puisque, thermomètre en main, il avait fait fondre la dette de Trois-Rivières-Ouest et promettait de récidiver.

La popularité d’Yves Lévesque a explosé, le taux de satisfaction à son endroit atteignant jusqu’à 80 pour cent.

Cela lui a permis de faire rapidement accepter à l’ensemble des citoyens de la nouvelle ville, tant à l’ouest qu’à l’est, de s’identifier comme Trifluviens, alors que dans beaucoup d’autres villes, les fusions rencontraient d’énormes résistances quand on ne défusionnait pas tout simplement.

Lévesque avait aussi l’avantage, cela peut surprendre, de ne pas être un Trifluvien d’origine. Il ne pouvait donc pas traîner en lui les traumatismes induits par trente ans de désindustrialisation et une dernière décennie extrêmement douloureuse sur le plan économique, au point que l’agglomération de Trois-Rivières était devenue la capitale nationale du chômage.

À la faveur d’un budget élargi venant de la fusion de trois villes et de trois municipalités qui étaient souvent à couteaux tirés entre elles mais aussi d’une économie générale au Québec en reprise de croissance, Yves Lévesque a pu faire véritablement entrer Trois-Rivières dans le nouveau millénaire, sans complexe.

La morosité ambiante presque installée à demeure avec des petites villes chipoteuses en raison de budgets trop minces, s’est aussitôt dissipée. C’était rafraîchissant de voir un maire qui avait des projets, de grands projets, des audaces et des prétentions pour Trois-Rivières, un milieu urbain auquel il faisait perdre toutes ses frilosités du passé.

On retiendra bien sûr de l’homme des réalisations physiques comme le développement de Trois-Rivières sur Saint-Laurent, l’Amphithéâtre Cogeco, l’ouverture du District 55, le nouveau colisée en cours de construction, le centre de congrès relié à l’hôtel Delta, un escalier monumental au parc portuaire, une place Pierre-Boucher restaurée...

On soulignera aussi la relance réussie du Grand Prix de Trois-Rivières, l’animation amplifiée du centre-ville, les grands événements, l’étonnante vigueur culturelle de la ville, encouragée par un homme qui trippait plus dans les sports, une relance économique qui persiste, une croissance continue de la population alors qu’on lui prédisait pire qu’une stagnation mais un déclin, une montée fulgurante du tourisme, des mises en chantier de toutes sortes...

Mais aussi, Trois-Rivières n’est plus perçue à l’extérieur comme une petite agglomération provinciale et conservatrice, sans éclat. Au contraire, elle a accumulé les hommages et les reconnaissances. On peut dire qu’elle rayonne. Mais avant tout, la ville fait la fierté de ses habitants. Il n’y a plus personne qui peut dire qu’il est mal à l’aise de s’identifier comme Trifluvien.

C’est probablement là l’essentiel du bilan des dix-sept années d’Yves Lévesque à la mairie de Trois-Rivières: la fierté retrouvée.

On peut parler de «règne», car il a été dominant et pas toujours reposant.

Les divisions, qui semblaient absentes des anciens conseils municipaux, ont rapidement fait leur apparition et l’hôtel de ville de Trois-Rivières qui a vécu plus de séances houleuses qu’elle n’en avait connues depuis sa fondation.

Yves Lévesque a souvent laissé l’impression qu’il carburait à la confrontation. Si ce n’était pas le cas ou si c’était fait inconsciemment, il affichait assurément un grand talent dans ce sens. Il a multiplié les discordes.

On lui a souvent aussi reproché, et avec raison, son autocratie, convaincu qu’il était toujours de son bon droit, de son bon jugement et de la justesse de ses décisions et de ses projets. Jusqu’à envoyer à la déchiqueteuse les résultats de deux registres des électeurs qui s’opposaient à des règlements d’emprunt reliés à Trois-Rivières sur Saint-Laurent et à l’amphithéâtre. Ce qui a été interprété comme du mépris à l’égard de volontés citoyennes différentes de la sienne et surtout, de non-respect de la démocratie municipale et de ses règles.

C’était dans sa personnalité de foncer et de forcer le jeu pour que les choses arrivent, quitte à piétiner les opposants, s’il s’en trouve. Or, il y en a eus de nombreux. En fait, on peut dire que dans la ville, il y en a autant qui l’apprécient à la folie, qui lui vouent presque un culte qu’il y en a qui le détestent, mais passionnément.

L’homme est entier et il ne laisse personne indifférent.

La seule question qu’il y a aujourd’hui à se poser: est-ce que les Trifluviens sont contents ou pas de la ville que leur a façonnée un certain Yves Lévesque?