Jean Garon, en mars 2013

Jean Garon: tout un personnage

C'était au mois de mai 1980 et un groupe de partisans de la souveraineté du Québec avait presque perdu patience à force de l'attendre. Tout le monde se préparait à quitter, en maugréant plus ou moins tout bas contre le faux-bond qu'on venait de leur faire, la ferme agricole de la circonscription de Champlain sur laquelle Jean Garon, le populaire ministre péquiste de l'Agriculture, devait les rencontrer pour leur servir un petit boniment d'encouragement.
On était en pleine campagne référendaire au Québec et Jean Garon était l'un des discoureurs parmi les plus populaires du Parti québécois en raison principalement de la couleur très vive de ses prestations.
S'il avait la mauvaise réputation d'être systématiquement en retard à ses rendez-vous militants, l'homme avait en contre-partie la qualité de compenser et de se faire rapidement pardonner en leur donnant chaque fois un bon spectacle.
Le propriétaire de la ferme de Champlain lui fit évidemment visiter ses installations. Quand il arriva dans l'étable, au milieu des vaches laitières qui avaient regagné leurs enclos, Jean Garon s'approcha d'une belle bouse de vache fraîche qui ruisselait encore sur le plancher. Faisant mine de ne pas l'apercevoir, il mit ses deux souliers bien astiqués dedans et n'en bougea plus.
C'est de là qu'il s'adressa à ses hôtes et à leurs invités pour prononcer son petit discours de circonstances, bien enflammé, on s'en doute. Puis il poursuivit sa visite sans jamais jeter de coup d'oeil à ses souliers. Un ministre de l'Agriculture, ça n'a pas peur du fumier ou de se salir, même s'il arrive en habit de ministre, sans cravate, on s'entend.
On riait tout le temps, fort et gras, à l'écouter et c'est pourquoi dans les rangs souverainistes, on se bousculait pour participer au moindre événement pour lequel il était annoncé. Sa popularité était évidemment encore plus élevée dans les milieux agricoles où il était rapidement apparu comme le super-ministre de l'Agriculture que les producteurs agricoles n'espéraient même plus.
Pourtant, rien ne semblait disposer l'homme à occuper avec une telle flamboyance et un tel succès ce ministère de l'Agriculture. Avocat et économiste de formation, il enseignait à l'Université Laval. On était loin avec lui des champs de maïs québécois, de la luzerne, des étables et des porcheries.
Mais peut-être René Lévesque, qui en fera dès le départ et pour les neuf années suivantes son ministre de l'Agriculture, avait-il compris que son physique, sa jovialité, sa grosse voix et ses manières en apparence d'homme rustre correspondaient à l'image que l'on se faisait à l'époque du fermier québécois.
L'Union nationale avait toujours été très populaire dans les circonscriptions rurales et c'est aussi là qu'avait percé le Ralliement créditiste, quelques années plus tôt. Jean Garon avait certainement autant de couleur qu'un Camil Samson, mais avec une formation académique beaucoup plus élevée, même s'il lui fallait la camoufler un peu.
Lévesque avait compris que pour défendre les agriculteurs du Québec, dans un parti d'intellectuels comme le sien, il lui fallait un homme de sa trempe. Garon fit adopter sa Loi sur la protection des terres agricoles qui les protégeait contre l'urbanisation envahissante qui grugeait leurs terres.
Certes, cette loi avait été préparée par son prédécesseur libéral à l'Agriculture, Kevin Drummond, un sympathique anglais de Westmount dont on se demandait cependant ce qu'il pouvait bien faire dans les rangs du Québec. Garon a eu les épaules pour la faire adopter.
Jean Garon développa l'agriculture au point de porter l'autosuffisance alimentaire des Québécois jusqu'à 85 % de leurs besoins. Mais avec un souci environnemental plutôt escamoté alors que les préoccupations naissantes des Québécois à cet égard allaient monter en flèche. Les porcheries ont peut-être un peu trop pullulé sous son règne.
Il remportera la mairie de Lévis en 1998, mais il sera défait en 2005. Sa personnalité un peu trop entière, appréciée au début pour défendre les dossiers de sa ville, ne l'a peut-être pas aidé à la fin.
On racontait alors qu'à Lévis, le soleil demandait à Jean Garon la permission de se lever. Il ne le lui accordait qu'à la seule condition qu'il renonce à lui faire de l'ombre, peu importe les circonstances. Il régnait sans partage en grand seigneur sur son fief, la Garonie.
Cela donnait la mesure du personnage, car c'en était un, bâti comme il ne s'en fait plus en politique.