Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin
Le ministre des Finances Éric Girard
Le ministre des Finances Éric Girard

Feu nos prairies verdoyantes?

CHRONIQUE / C’est rare que la prévision d’un déficit qui sera historique puisse être bien reçue, mais c’est presque ce qui est arrivé cette semaine avec la mise à jour économique du gouvernement du Québec.

Peut-être parce que le ministre des Finances, Éric Girard, est posé et qu’il inspire confiance, on n’est pas loin d’avoir envie de le croire que très bientôt, «ça va bien aller».

Avec 15 milliards $ de déficit pour l’exercice en cours, et autant pour les deux prochaines années, on devrait pourtant éprouver au moins un petit vertige.

Il est vrai que comparé à Ottawa, qui plonge allègrement, on dirait presque avec une indolence bienheureuse, vers les 400 milliards $ de déficit, celui de Québec, qui devrait en principe s’éteindre en 2023-24, peut apparaître ultraléger.

Le Québec quitte donc sans sourciller ses «vallées verdoyantes» d’équilibre budgétaire et de réduction de la dette si péniblement atteintes.

Il est vrai que pandémie oblige, le «nécessaire» déficit de 15 milliards $ était déjà annoncé et que la surprise, s’il devait y en avoir une, c’est qu’il est resté au niveau prédit, alors qu’on est frappé par une nouvelle vague de COVID-19 beaucoup plus forte qu’anticipée.

En se faisant rassurant sur les finances du Québec, même si elles seront difficiles à maintenir en bon état, le ministre Girard a peut-être servi, comme une petite thérapie collective, un baume sur la frayeur sociale qu’a fait renaître la nouvelle poussée pandémique. Un nouvel arc-en-ciel...

En nous promettant que l’économie du Québec va reprendre très bientôt, qu’elle devrait s’envoler dès l’an prochain et même, quelle inimaginable réussite, parvenir à enfin égaler le niveau canadien, et même à le dépasser, il devient difficile de ne pas se prendre à applaudir.

D’autant que le ministre a promis que tout cela se fera sans hausse de taxes et des impôts, qui sont déjà, si le Québec se compare à ses voisins tant à l’est, à l’ouest, qu’au sud, aux limites de la décence. Il n’a pas employé le mot décence, mais ça revenait à ça. Ça c’est du sacré bon «Pep Talk».

Le problème, c’est qu’il y a vraiment trop d’impondérables dans cette mise à jour pour que les projections qu’elle contient puissent vraiment être considérées comme chose acquise.

Le ministre a lui-même assorti ses prévisions budgétaires de trois «Si» et même de très grands «Si» qu’il a appelés des vecteurs.

Avec 1,5 milliard $ en trois ans pour relancer l’économie du Québec, c’est toujours ça de pris. Il faudra quand même voir si 50 millions $ au total pour réanimer les centres-villes devenus complètement silencieux et qui devront aussi compenser, quand les jours meilleurs vont revenir, leur désertion prolongée en raison du télétravail qui va se poursuivre, c’est réaliste. On peut s’interroger. Quand on sait que 60 pour cent des restaurateurs ne prévoient pas survivre à une fermeture qui atteindrait six mois. On est pourtant bien parti pour cela.

De même que 60 millions $ pour réinstaller l’industrie touristique hôtelière, ça paraît mince compte tenu de l’ampleur des dégâts déjà observables.

Il y a eu de gros investissements hôteliers ces dernières années à Trois-Rivières avec le Holiday Inn Express, au Delta Marriott et plus récemment au Oui GO! et celui qui était prévu à Trois-Rivières sur Saint-Laurent. Ça va leur prendre beaucoup d’oxygène compensatoire.

Le premier «vecteur» du ministre des Finances pour réaliser son cadre financier, c’est de restreindre à 3 pour cent la hausse des dépenses de l’État.

Sortir le fouet à l’approche des prochaines élections générales pour compresser les attentes de tout le monde, c’est politiquement plus que hasardeux. Les libéraux de Philippe Couillard l’ont appris à leurs dépens.

Le deuxième vecteur repose sur le gouvernement d’Ottawa duquel on attend une augmentation de 6,2 milliards $ par année de transferts en santé. Bonne chance!

Ottawa aime mieux dépenser lui-même que par l’entremise des provinces et avant de chercher à soulager le déficit de Québec il aura comme un petit creux de 400 milliards $ à éponger pour lui-même pour ce seul exercice. En plus, il va devoir aller en élections. Le gouvernement Trudeau va d’abord penser à lui.

Enfin, le troisième vecteur, c’est la croissance économique. Après un recul de 6 pour cent de l’économie québécoise en 2019, le ministre mise sur un spectaculaire rebond de 5 pour cent l’an prochain et une croissance exemplaire par la suite.

On ne pourrait que souhaiter qu’un tel emballement économique se produise. Ça nous changerait de la morosité ambiante actuelle.

Faudra voir s’il se manifeste une volonté si irrépressible d’investissements chez les entreprises et de faire résonner les caisses enregistreuses à tout rompre de la part des consommateurs.

Il faut dire que dans son plan, le ministre prévoit réserver entre 5 et 6 milliards $ par année pour le Fonds des générations et la Réserve de stabilisation. Sauf qu’il faudra emprunter pour avoir du lousse...

Le ministre Girard s’en est tenu à un plan triennal alors que, normalement, ça devrait être une révision quinquennale.

Il n’a pas osé aller au-delà de trois ans. On peut le comprendre.

Car il y a un plus grand vecteur qui peut démolir tous ceux sur lesquels le ministre fait reposer ses attentes: la pandémie.

Rien ne dit qu’elle va expirer d’ici la fin de l’année.

Au Canada, aux États-Unis et en particulier dans les États voisins du nord et dans presque tous les pays européens, on subit non seulement un retour en force, mais bien une puissante explosion dévastatrice de la COVID-19. Le Québec risque bien de ne pas pouvoir y échapper.

Vaut mieux décorer pour Noël que de rêver trop vite au retour de nos verdoyantes prairies.

À cette belle initiative des Rues conviviales à laquelle ont souscrit et participé avec créativité et enthousiasme les citoyennes et citoyens de Trois-Rivières.

Avec la pandémie, avait-on besoin en plus de profanateurs de tombes... pour une éphémère poignée de dollars?