Une centaine de lockoutés de l’ABI ont manifesté, vendredi, devant le bureau de circonscription du ministre du Travail et député de Trois-Rivières, Jean Boulet.

Et si Rio Tinto achetait ABI

CHRONIQUE / Une petite séance d’agitation de pancartes au bureau de circonscription du premier ministre François Legault pour lui rappeler qu’il avait promis de se mêler personnellement de leur conflit et quelques visites de même nature aux bureaux de comté de députés de la région, dont celui du ministre Jean Boulet qui est à peaufiner une hypothèse de règlement, ça délie les muscles.

Il faut bien générer un peu de chaleur dans le conflit, maintenir une pression sur le gouvernement, demeurer d’intérêt dans l’actualité et occuper un peu les membres autrement qu’à tenir une plate ligne de piquetage sur une rue sans passants du parc industriel de Bécancour.

«La semaine prochaine, ils vont aller au Vatican», s’est moqué un internaute, visiblement peu sympathique à la cause des lockoutés de l’Aluminerie de Bécancour et peu convaincu aussi de l’utilité de telles manifestations.

Il est vrai que malgré les espoirs que peut nourrir le syndicat des Métallos pour ses membres d’ABI, le gouvernement serait mal avisé d’intervenir de force dans un conflit privé pour imposer à l’employeur une convention de travail qui lui serait inacceptable. On ne peut certainement pas parler ici de services essentiels ou de menace à la sécurité de l’État qui pourraient justifier une intervention radicale du gouvernement.

Pourtant, après bientôt quatorze mois à la rue, le millier de travailleurs d’ABI a probablement reçu une nouvelle particulièrement encourageante.

Après la fermeture brutale de Sural et sa mise en faillite, on apprend que Rio Tinto serait intéressée à reprendre ces actifs, au moins l’usine de Bécancour mais peut-être aussi celle de Victoriaville.

Rio Tinto serait d’ailleurs le seul groupe intéressé par Sural, ce qui lui conférerait un bon rapport de négociation pour ramasser le tout à des conditions plus qu’avantageuses.

L’usine de câbles d’aluminium de Sural à Bécancour représentait le tiers de la production d’ABI à laquelle elle était directement reliée. L’approvisionnement en métal encore en fusion permettait d’appréciables économies de production.

Avec l’usine de Victoriaville, c’est autour des deux tiers de la production d’ABI qui étaient réservés à Sural.

C’était un client déterminant pour ABI et plutôt intéressant compte tenu que les frais de transport étaient pratiquement inexistants, sans comparaison avec le prix du métal lorsqu’il doit être expédié à l’étranger.

Le premier signal que l’intérêt de Rio Tinto pour Sural envoie, c’est que l’Aluminerie de Bécancour a encore un avenir. Rio Tinto est actionnaire à hauteur de 25 pour cent dans ABI.

D’ailleurs, dans sa faillite de 140 millions $, Sural doit 40 millions $ à ABI. Si on oublie la dette de 80 millions $ d’Investissement Québec, ABI est de loin le plus important créancier privé de Sural. Les actifs contre la dette… C’est plus que probable.

Bien sûr, on pourrait avancer que Rio Tinto est un gros producteur d’aluminium au Québec et qu’il pourrait en conséquence être en mesure de fournir Sural sans l’ABI.

Il faut quand même savoir qu’au cours de la dernière année, Rio Tinto n’a pu remplir tous ses contrats d’approvisionnement en raison justement de la fermeture de deux séries de cuves sur trois à Bécancour. Elle n’avait pas de métal en trop.

Évidemment, si ABI a des perspectives, le risque d’une fermeture jouera moins fort sur le mental des lockoutés en les disposant moins à concéder tout ce qu’on leur demande pour sauver l’usine et récupérer les emplois. Mais après 14 mois… ça commence inévitablement à grenouiller dans les rangs. Les jeunes syndiqués, et ils sont majoritaires, sont moins militants que leurs aînés.

Il y a un autre signal qu’il faut peut-être décoder dans l’intérêt de Rio Tinto pour Sural.

Là, on parle d’hypothèse et insistons pour le souligner, d’hypothèse.

Si Rio Tinto acquiert les deux câbleries de Sural, est-ce qu’elle n’aura pas un très grand intérêt économique à devenir actionnaire majoritaire, sinon propriétaire à 100 pour cent de l’Aluminerie de Bécancour. C’est une évidence.

Les déboires de Sural n’ont pas commencé au cours des dernières semaines. La construction et l’opération de l’usine de Victoriaville se sont avérées ruineuses pour la compagnie. Des difficultés que n’ignore généralement pas un fournisseur, surtout si c’est le plus important.

Alcoa n’avait pas d’intérêt pour les câbleries puisqu’elle avait cédé à Sural celle de Bécancour.

Rio Tinto pouvait donc voir venir le coup depuis un bon bout de temps, avant même le déclenchement du lock-out.

Avoir une aluminerie en ordre, c’est le moins que pourrait demander un acheteur. On exige souvent du vendeur qu’il fasse le ménage, la job de bras, avant de procéder à la transaction.

Dans le cas d’ABI, on ne peut pas grand-chose sur les prix de la bauxite et de l’alumine, qui ont monté cette année, alors que celui de l’aluminium a baissé.

Il reste les deux gros intrants: l’électricité et les coûts de main-d’œuvre.

On a beaucoup soupçonné que c’est le tarif de l’électricité qui était indirectement visé par le lock-out. Mais en produisant son rapport annuel, Hydro-Québec nous a appris que 4,2 térawatts/h n’avaient pas été livrés à ABI ce qui lui a causé un manque à gagner de 165 millions$. ABI paie donc environ 2,5 cents le kw/h, ce qui se compare bien au prix de l’électricité chargé aux alumineries dans la péninsule arabique.

Pour améliorer les coûts de production, il ne reste donc que les coûts de main-d’œuvre. C’est là qu’on est et à se demander qui mène l’intrigante négo patronale?

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