Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin

Envoye... en prison?

CHRONIQUE / Au claquement d’une portière, je me découvre le nez à la fenêtre.

Comme si c’était quelque chose d’étrange, d’inhabituel... de suspect.

Pourtant, j’habite le centre-ville. Alors, rien de plus normal que le bruit de voitures qu’on stationne dans la rue.

Je ne risque pourtant pas de m’user le nez à écornifler à la fenêtre. Comme on s’en doute, le centre-ville s’est transformé comme en dortoir. Il est vide, ou presque.

Il suffit de constater l’air fortement déprimé du préposé aux infractions de stationnement qui regarde avec désolation toutes ces stalles vides. Il lui est devenu difficile de trouver de la valorisation dans son job quand son carnet de tickets reste plein, faute de contrevenants à gratifier.

Même les passants, normalement si nombreux lors de la migration printanière qui fait déferler vers le bas, le haut de la ville, sont rares.

Quand on s’y promène, il y a amplement de place sur les trottoirs. On risque peu d’être atteint accidentellement par des postillons chargés de COVID-19 venant de passants.

Quand des gens se croisent, ils pressent le pas pour écourter leur passage. Les gens se scrutent de loin et si vous êtes une personne âgée, ou en avez l’air, ça peut changer de trottoir. Même si c’est très recommandé d’aller se délier les muscles et de respirer un peu d’air frais.

C’est pas systématique, mais, peu importe l’endroit où on les repère, les gens d’un certain âge peuvent avoir l’impression d’être vus comme des pestiférés.

Comme l’a bien illustré dans l’édition de vendredi notre caricaturiste Jean Isabelle, on n’est pas loin de la chasse aux vieux et aux vieilles qui seraient devenus comme des dangers errants dans nos espaces publics, jusque dans les épiceries.

Après les assauts sur le papier de toilette, on assiste peut-être à une autre dérive de comportement social générée par la COVID.

C’est vrai que les autorités publiques et sanitaires insistent vraiment beaucoup pour que les aînés, les 70 ans et plus, afin de réduire les risques pour eux, restent à la maison.

Après le «c’est fini les partys» pour les jeunes, le «envoye à maison» envoyé aux aînés, présumément récalcitrants, de François Legault, devrait fermer le couvercle sur leur avis d’éviction.

Il ne faudrait cependant pas que cela tourne à la chasse aux sorcières. Le «envoye à maison» s’est transformé sur les réseaux sociaux en «envoye en prison» alors que d’autres suggèrent de refuser de les soigner s’ils attrapent le virus.

Ce serait le bout du bout que des gens de la génération de ceux qui ont instauré, d’abord le système d’hospitalisation universel, puis celui de l’assurance-santé pour tous, n’y aient pas droit. Autrement, qu’on leur rembourse leurs contributions, soit près de la moitié des taxes et impôts payés durant toute leur vie. Ça ferait un joli pactole.

Il faut que la consigne soit respectée, mais pas qu’on déclenche une chasse aux sorcières. On est en guerre contre un méchant virus, mais les gens âgés ne doivent pas devenir comme des Juifs sous une occupation nazie.

C’est vrai qu’il y a des délinquants, que certains sont durs de comprenure et qu’il faut peut-être leur répéter les choses, remonter si nécessaire le son de leurs appareils auditifs. Ils n’ont pas d’affaire à flâner dans les centres commerciaux ou à se réunir comme si de rien n’était devant un café au McDo. Ce n’est cependant pas une insouciance particulière à leur génération.

À leur défense, par contre, si on en croise dans les supermarchés, c’est peut-être justement parce qu’ils ont mieux que d’autres respecté les exhortations, la semaine dernière, du premier ministre à ne pas paniquer en allant dévaliser les comptoirs de ces grandes surfaces.

Il n’y aura pas de pénurie alimentaire, avait insisté François Legault, pour calmer l’ardeur et les angoisses possessives des paniqués. Ceux qui l’ont écouté, dont les âgés, qui ne sont pas allés se bousculer pour constituer des réserves gigantesques de papier hygiénique ou pour remplir leurs congélateurs, peuvent certainement éprouver en conséquence des petits besoins de ravitaillement. Coupables d’avoir écouté? Faut être cohérent.

Faudrait peut-être aussi rappeler que les personnes en âge ne sont pas davantage des vecteurs du virus que les plus jeunes. Par contre, plus on gagne en âge, plus le risque d’attraper le virus et peut-être d’en mourir, s’accroit. À la pharmacie ou dans les allées d’épicerie, ce sont ces personnes qui courent les premiers risques.

Dans toute cette morosité ambiante, il y a quand même beaucoup de bonnes choses.

D’abord, on peut constater une certaine démonstration de solidarité sociale. Si on est dans un «bear market» en bourse, on assiste à un «bull market» sur le plan des valeurs de société.

Il y a beaucoup d’informations rassurantes. On sait qu’on peut surmonter la crise, car les Chinois, mais aussi les Sud-Coréens, y sont parvenus en à peu près trois mois.

On ne doute même plus qu’on va trouver assez rapidement un médicament et un vaccin, si ce n’est déjà fait, qui seront efficaces et accessibles.

Ensuite, quand on regarde la situation dans le monde, on est loin d’avoir atteint au Canada, mais surtout au Québec, par rapport à la population, les niveaux de cas avérés observés ailleurs. Avec quatre cas, mais aussitôt ciblés et circonscrits, c’est rassurant de vivre en Mauricie.

Et puis, on a un rituel collectif quotidien. Tout s’arrête chaque jour, à la même heure, pour participer au point de presse sur la situation au Québec. Ce n’est pas le retour du chapelet en famille, mais comme en famille virtuelle, on écoute religieusement Horacio, comme si c’était un oracle, et François Legault, non pas comme un cardinal, mais, puisqu’on est en guerre, comme un Winston Churchill, scotch et cigare en moins.

Ils vont nous éviter de sombrer dans les affolantes statistiques italiennes. Mais ils nous insufflent en contrepartie la sereine résilience de ces mêmes Italiens qui chantent et jouent de la musique à leurs balcons. On va gagner la bataille.

Coup de cœur: À notre héros Horacio et à sa recette de tartelettes portugaises… s’il ne faut pas aller à l’épicerie pour en réunir les ingrédients.

Coup de griffe: Il n’y en a pas. Ça va assez mal comme ça.