Cédrika Provencher

Cédrika: une conscience sociale meurtrie

Il arrive des événements dans nos vies dont le souvenir s'installe profondément dans nos mémoires. Qu'on ne parvient pas à déloger. Parce qu'on ne le souhaite pas. Ils sont là parce qu'on tient à ce qu'ils y soient. Parce qu'ils nous ont atteint au coeur de notre être. Nous vivons avec.
La nouvelle de la découverte du corps de la petite Cédrika Provencher a provoqué une véritable commotion à travers le Québec. C'était il y a un an. 
Les bruits sur cette découverte, par trois chasseurs, en bordure d'une desserte de l'autoroute 40, à la hauteur de la municipalité de Saint-Maurice, avaient commencé à circuler dans ce samedi soir où beaucoup de gens étaient à la fête, puisqu'on approchait Noël.
La confirmation, par la Sûreté du Québec, apparue en fin de soirée, par un inusité communiqué de presse pour une nouvelle de cette portée, a aussitôt balayé le Québec en entier, relayée immédiatement par l'ensemble des médias actifs à cette heure tardive et par un grondement incessant de bouches à oreilles et de gazouillis. 
Cela faisait huit ans et demi que le monde s'inquiétait du sort de la fillette au visage poupon, aux yeux vifs et pétillants, aux cheveux bruns regroupés à l'arrière de sa tête et au petit foulard de louvetaine noué à son cou, apparue un peu partout sur des affiches et même sur de grands panneaux. Démonstration du grand élan affectif qui avait traversé le coeur des Québécois à la révélation de son enlèvement dans un petit parc où elle était allée jouer avec des amis. 
Victime, on le saura, de son trop grand petit coeur de fillette. Elle n'avait pas hésité à laisser sa bicyclette sur le bord du chemin pour venir en aide à un homme qui cherchait son petit chien noir et blanc, le leurre de son odieux ravisseur.
La découverte de son petit crâne d'enfant, dans ce boisé humide et broussailleux, a provoqué des sentiments confus et déchirants. 
On l'avait enfin retrouvée. En même temps, le mince espoir que l'on entretenait qu'elle puisse être retrouvée vivante et libérée d'une captivité forcément douloureuse, s'estompait.
Elle était bel et bien morte. On l'avait aperçue partout, cherchée partout. Les hypothèses les plus folles étaient autorisées. La petite Cédrika avait reposé tout ce temps tout près de nous, à une dizaine de kilomètres seulement du lieu de son rapt. 
Morte, il y avait donc maintenant une nouvelle certitude: un assassin. Un monstre qui était toujours en liberté et qu'il faudrait démasquer, accuser, enfermer, au moins pour l'éternité.
Il avait fallu huit ans et demi pour que par le plus grand des hasards, un chasseur en battue avec deux compagnons tombe, pétrifié, sur des ossements qui lui ont tout de suite fait penser qu'ils pouvaient être ceux de la petite Cédrika. 
Il n'avait pas tort. Si l'espoir de la retrouver en vie s'était évanoui avec cette découverte, un autre est aussitôt né. Celui que ce petit crâne retrouvé, avec la fouille minutieuse du boisé menée par jusqu'à 200 policiers, apporte, par expertise criminalistique ou autrement, un minimum de preuves conduisant à l'identification et l'arrestation rapide de son ignoble meurtrier.
Il ne faut sans doute pas désespérer qu'on y arrive un jour. Il reste qu'il est difficile de penser que s'il en a pris huit ans et demi et un hasard providentiel pour qu'on retrouve les «restes» de Cédrika, il nous faudra encore s'armer de patience pour que justice soit enfin rendue. C'est révoltant qu'il puisse en être ainsi.
L'enlèvement de Cédrika a donné lieu à l'époque au plus grand déploiement d'enquêteurs qu'on a pu connaître. Sa recherche par la suite a été gigantesque, puisque c'est une société toute entière qui s'est faite enquêtrice, qui a voulu contribuer à sa délivrance. On a célébré des messes, donné son nom à une rose, fait des marches de recueillement, composé une chanson, versé des sous, plus que sympathisé, prié... vainement. 
Jamais n'a-t-on mis autant de moyens policiers et déployé d'efforts collectifs pour connaître un dénouement.
Un an plus tard, celui qui se connaît, qui sait ce qu'il a fait, qui n'a pas craqué, n'a toujours pas été démasqué et payé pour son horreur. 
Un an après ces innombrables peluches, ces petits mots de douleur ou d'amour et toutes ces gerbes de fleur déposés à l'orée du boisé où on l'a retrouvée, il n'y a toujours qu'un suspect.
Un grand suspect bien sûr pour les forces policières qui l'ont forcément désigné comme tel en menant des perquisitions aussi spectaculaires que médiatisées chez lui, au domicile de ses parents et à son lieu de travail.
Les médias sociaux, avec toutes leurs inexactitudes, leurs interprétations abusives, mais leur part de vérité aussi parfois, ne s'étaient pas empêtrés de réserves et n'avaient pas attendu pour se forger une certitude. Le coupable, c'est pour eux Jonathan Bettez.
On ne le répétera jamais assez. Il faut user d'une grande prudence à ce sujet. L'intime conviction populaire peut paraître suffisante pour condamner une personne sur la place publique, mais devant un tribunal de justice avec un grand «J», il faut des preuves formelles, irréfutables. La chose la plus fondamentale, c'est de trouver le coupable, lui ou un autre, mais le vrai.
Bettez a beau être soumis à la hargne populaire, il n'y a encore aucune accusation qui ait été portée contre lui le reliant à l'enlèvement et au meurtre de Cédrika.
Il y a bien cette fameuse Acura rouge aux poignées argentées qui avait été vue comme en maraude dans le secteur où Cédrika a été kidnappée, comme en possédait une Bettez. Mais elle n'aurait pas été expédiée aux États-Unis pour être soigneusement nettoyée comme on l'a souvent prétendu. 
L'homme ne se souviendrait plus où il était et ce qu'il a fait dans les heures où l'enlèvement s'est produit. Il n'a pas non plus été très coopératif avec les enquêteurs, à ce qu'on a dit. Il pouvait même avoir des liens indirects avec la petite Cédrika qui faisait qu'elle pouvait le connaître et n'être pas méfiante à son endroit.
Il y a beaucoup d'éléments troubles qui le pointent, mais qui demeurent plus que circonstanciels et fragiles en preuve.
Il y a probablement tout ce qu'on ne sait pas mais que l'enquête policière contient, car de ce côté, on ne semble plus chercher ailleurs.
Il faut admettre que la mise en accusation de Bettez pour possession et distribution de pornographie juvénile l'a davantage encore profilé comme suspect parfait, d'une compatibilité très forte avec l'enlèvement et le meurtre d'une fillette, afin d'assouvir des pulsions devenues incontrôlables, des bas instincts.
Cette mise en accusation a fait exploser, à tort ou à raison, on le répète, bien des réserves à son endroit qui pouvaient encore exister chez certains.
Une population qui s'est tant émue de la disparition de Cédrika Provencher, qui en a fait la fillette la plus connue du Québec, qui l'a étreinte de toutes ses forces, même si ce n'était que de façon virtuelle, qui l'a adoptée totalement, ne peut qu'en perdre sa sagesse. Pour elle, la cause est entendue.
Il n'y a que Bettez qui dispose des moyens de se disculper, au moins en grande partie, aux yeux du tribunal populaire.
Mais il s'en est toujours abstenu en refusant de subir le test du polygraphe. Même si en procès, le fait de l'avoir «réussi» n'est pas disculpant pour autant, quand on est confronté comme lui à la vindicte populaire sans être accusé de ce dont on le soupçonne, la seule arme dont il disposerait pour répliquer de son innocence, c'est de se soumettre au polygraphe. Et de le réussir.
C'est sans danger si on est innocent.
Il aurait accepté de se prêter à l'exercice, mais en y posant des conditions inacceptables, comme celle qu'il n'en découle aucune accusation contre lui, advenant des résultats... ambigus. 
Il y a une conscience sociale qui a besoin d'être libérée. Il ne faudrait pas que ça prenne huit ans et demi pour y arriver.