Jonathan Bettez

Bettez: une suite risquée

CHRONIQUE / Avec l’ampleur des moyens déployés par la Sûreté du Québec pour tenter de coincer Jonathan Bettez qui ont été rendus publics cette semaine, si l’on demandait au tribunal populaire de rendre son verdict, ses délibérations ne seraient pas longues.

Aux yeux d’une majorité, l’homme serait déclaré coupable du meurtre de la petite Cédrika Provencher sans autre forme de discussions et, avec un minimum d’efforts, on pourrait entendre les coups de marteau sur l’échafaud qu’on serait en train d’ériger sur la place publique pour exécuter la sentence qu’on lui aurait réservée.

Depuis plusieurs années déjà, Jonathan Bettez est identifié comme étant le principal suspect des forces policières dans le dossier de Cédrika Provencher. Aux yeux de plusieurs, il en serait même le seul.

Il faut dire qu’il y a un faisceau d’indices qui pointent en sa direction pour le percevoir comme le coupable dans cette histoire et certains de ses comportements n’ont pu qu’accroître la suspicion à son endroit.

Il avait l’âge et l’allure du rôdeur aperçu sur les lieux le soir de la disparition de Cédrika, à la pseudo-recherche d’un petit chien noir et blanc. Il était propriétaire d’une Acura TSX rouge 2004 aux poignées nickelées identique à celle qui a patrouillé ces mêmes lieux. Et il n’a pas d’alibi puisqu’il n’a jamais pu faire corroborer la version qu’il a donnée aux policiers de l’occupation de son temps à ce moment-là.

Mais en plus, même si c’était sous les conseils de son avocat, il a refusé à trois reprises de passer le test du polygraphe.

Ajoutez à cela d’inévitables amplifications de faits et d’affirmations de toutes sortes dans les échanges sur les réseaux sociaux et le doute sur la responsabilité de Bettez n’a presque plus sa place.

Quand on apprend à l’issue d’une arrestation assez spectaculaire et de perquisitions qui l’ont été tout autant que l’homme sera accusé de possession et de distribution de pornographie juvénile, l’équation devient automatique… à tort ou à raison.

À la divulgation publique d’une grande partie du lourd (800 pages) mais aussi incroyable dossier de l’enquête policière avec lequel on a découvert l’importance des efforts et des moyens consentis pour faire trébucher Jonathan Bettez, il est difficile de ne pas en déduire qu’à la SQ, on est rendu avec lui bien au-delà de l’intime conviction de sa culpabilité.

Scénario hollywoodien pour l’amener, a-t-on espéré, à se démasquer; milliers de dollars versés pour agrémenter sa vie et nourrir sa passion pour le poker dans l’espoir de gagner sa confiance et d’obtenir des confidences compromettantes; limousine, parties de golf et sorties de jet-set; mais aussi, micros et caméras dissimulés un peu partout où il avait ses habitudes, balises de localisation, espionnage élargi à ses proches, piégeage de son ordinateur…

Il est difficile de penser que si on a tout fait ça, si on a fait une traque si longue avec tant d’acteurs et sans véritables limites de moyens, c’est qu’il n’existerait pas d’autres hypothèses plausibles autres que celle de Jonathan Bettez comme responsable de l’enlèvement et du meurtre de Cédrika.

Ceux qui avaient besoin d’être un peu plus confortés dans leurs convictions ne pouvaient en demander plus. Sans compter qu’on a révélé certains traits de personnalité comme son ingratitude parentale, sa «pokerface», son insensibilité viscérale (iceman), son aspect de joueur invétéré, qui n’ont assurément pas contribué à le rendre un peu sympathique à l’opinion publique. Au contraire, on peut penser que la révélation de ces traits a fait de Bettez, pour l’heure, l’homme le plus exécrable de la région.

Pourtant, si on va au-delà de l’impression, toute cette masse d’informations diffusées sur l’enquête policière peut avoir de quoi susciter quelques inquiétudes pour la suite des choses.

D’abord, avec une infiltration qui s’est détaillée en vingt-cinq scénarios et tout l’arsenal d’écoute et de surveillance électroniques utilisé, jamais Bettez ou qui que ce soit de ses proches aussi sous surveillance électronique ou soumis à des interrogatoires n’ont pu donner à comprendre qu’il était lié au drame de Cédrika Provencher.

Bettez ne s’est jamais compromis de quelque façon que ce soit. Ce n’est pas la remarque sur l’adolescente de douze ans en bikini qu’on lui a fait voir pour observer ses réactions qui peut constituer le début d’une preuve.

Ce que le dossier d’enquête démontre, c’est qu’après tant d’années d’investigations et une traque sans précédent, les forces policières n’ont toujours rien de plus que les quelques indices de départ pour profiler Bettez comme suspect important.

On est loin d’avoir matière à procès. Même si on forçait le jeu, n’importe quel avocat de la défense ferait rapidement valoir au tribunal qu’avec l’ampleur qu’elle a eue, l’enquête policière démontre qu’on ne peut rien retenir de compromettant contre son client. Peut-être même irait-il jusqu’à soutenir qu’au contraire, elle le disculpe.

Sans compter qu’avec tout le battage médiatique qui a accompagné l’ouverture du rapport d’enquête et les détails, parfois même croustillants qui ont été largement diffusés, l’affaire est devenue grand public. Il serait donc difficile de constituer un jury impartial.

Reste l’accusation de possession et distribution de pornographie juvénile dont la cause devrait être entendue à l’automne.

Il faudra voir la solidité de la preuve car là encore, elle apparaît fragile en droit. Ce sont des traces de fichiers de pornographie juvénile et non des vidéos comme telles qui ont été relevés dans son portable et sur une clé USB.

Si cette accusation devait être rejetée par un juge ou un juré, il ne resterait plus rien contre Bettez.

Mais comme on s’en doute, cela ouvrirait toute grande la voie à une poursuite civile que l’on soupçonne colossale pour atteinte à la réputation ou diffamation contre la Sûreté du Québec et peut-être quelques médias qui auraient sauté un peu trop vite aux conclusions.