Un premier groupe de travailleurs vient à peine de réintégrer leur usine qu’on évoque déjà la possibilité d’un investissement de 300 millions $ pour la doter de la technologie AP60, mise au point à Arvida.

Alcoa doit maintenant investir

CHRONIQUE / S’il faut en croire certains, qui ont le sarcasme facile, Alcoa songerait à changer la raison sociale de l’Aluminerie de Bécancour. ABI deviendrait OBI.

La reprise des opérations se ferait sous le signe d’une grande fermeté patronale.

Certes, on a démoli les bureaux qu’occupaient jusque-là des représentants syndicaux; on a avisé un employé qui s’y était présenté avec son gilet des Métallos d’aller se rhabiller et tout le monde est prévenu que les avis disciplinaires pouvant mener au congédiement pourront pleuvoir si on n’adopte pas la discipline de travail promulguée.

Désormais, on marche «drette».

On a même fermé le dortoir, cette salle qui comportait des lits où les employés pouvaient aller s’allonger lorsqu’ils sentaient la «nécessité» de se reposer et dont l’accès était formellement interdit aux cadres de l’aluminerie.

On maintiendrait une salle de détente, mais sans les lits et avec une ouverture, un regard. Si l’on voulait prétendre qu’il s’agit là d’un grand recul de droit acquis, on aurait plutôt l’impression que c’était une exclusivité à l’ABI, un anachronisme qui n’a jamais fait partie ailleurs des revendications syndicales . On ne dresserait pas une ligne pour ça.

On peut bien croire que l’employeur a l’intention de récupérer et d’appliquer ses droits de gérance, mais ne soyons pas prophètes de malheur.

Alcoa dirige deux autres alumineries au Québec et son actionnaire minoritaire, Rio Tinto, davantage.

Les conditions de la nouvelle convention de travail imposée après dix-huit mois de lock-out ne retourneront pas les employés d’ABI au début de l’ère industrielle, comme Charlie Chaplin dans les Temps modernes.

Avec la nouvelle organisation du travail, qui fait appel aux multitâches et une plus grande souplesse, il y aura peut-être un peu d’adaptation à faire et de frustration à surmonter.

Mais cela va beaucoup ressembler aux conditions générales de travail dans les huit autres alumineries québécoises où personne ne se conçoit en martyr industriel.

On peut regretter qu’il n’y ait plus que 850 travailleurs syndiqués alors qu’on en comptait 1030, la veille du déclenchement du conflit. C’est une perte de masse salariale importante dans l’économie régionale.

Mais en même temps, on comprend que c’est probablement ce qui va faire en sorte que l’usine ait une seconde vie, parce qu’avec un meilleur rendement, elle s’assure d’être concurrentielle sur le plan international.

Alcoa a payé cher sa détermination à imposer de nouvelles conditions de travail. On misait probablement sur un conflit qui allait durer six mois, comme à Alma. On a évalué ses ventes non réalisées à 1,2 milliard $ et à certainement plus de 100 millions $ de profits perdus.

Mais ça ne s’arrêtera pas là. Vider et nettoyer les cuves et changer plus souvent qu’autrement les anodes, cela peut coûter entre 150 000 $ et 200 000 $... par cuve. Il y en a 600 et un grand nombre de celles-ci vont coûter le total, car le ralentissement de travail qui avait précédé le lock-out avait fait monter au maximum le niveau d’aluminium qu’elles contenaient. Ce sera au moins 100 millions $ pour remettre tout cela en production.

Peut-être qu’Alcoa n’avait pas misé sur un conflit aussi long et sur des pertes si élevées, mais l’entreprise ne pouvait ignorer les coûts reliés au redémarrage des cuves.

Ce qui ne l’a pas empêché de décréter le lock-out. Cela donne à comprendre qu’en dépit de la menace d’une fermeture définitive, la direction d’Alcoa n’avait qu’une idée en tête: prolonger la vie de son aluminerie. Ce qu’elle s’est appliquée à dissimuler.

Il y a moins d’un mois, le président d’Alcoa Canada, Jean-François Cyr précisait que l’offre «globale et finale» qui venait d’être déposée n’était pas accompagnée d’une promesse d’investissement majeur à l’ABI. Mais du même souffle, il reconnaissait vouloir lui donner une nouvelle vie de vingt-cinq ans.

Et pourtant, un premier groupe de travailleurs vient à peine de réintégrer leur usine qu’on évoque déjà la possibilité d’un investissement de 300 millions $ pour la doter de la technologie AP60, mise au point à Arvida.

La pression se fait forte de la part des élus caquistes de la région, entre autres par Donald Martel et Jean Boulet, pour qu’on réinvestisse massivement dans l’usine.

On soupçonne que c’est ce que le président international d’Alcoa, Roy Harvey, avait fait miroiter à François Legault pour que celui-ci prenne publiquement fait et cause pour la partie patronale dans le conflit d’ABI, un geste inédit de la part d’un premier ministre.

Maintenant que les conditions de fonctionnement souhaitées sont acquises, qu’on peut compter sur une paix industrielle d’au moins six ans, probablement de douze, on veut que le président Roy remplisse ses engagements discrets.

Pour forcer le jeu comme le font les élus caquistes, c’est qu’ils ont de bonnes certitudes dans les intentions de Roy Harvey. Mais on ne prendra pas le risque qu’il se sauve avec le ballon.

Sur le plan stratégique, la direction d’Alcoa aurait été mal avisée de révéler qu’elle avait des plans d’investissement. Cela n’aurait qu’ajouté des munitions à ses opposants syndicaux en les justifiant de «continuer le combat». Alors qu’une menace de fermeture…

Avec une tonne d’aluminium qui s’achète présentement à moins de 1700 $, ce n’est pas de nature à servir de dope à l’investissement. N’empêche qu’on veut relancer l’usine dans un délai de six mois alors qu’on prévoyait auparavant étaler son redémarrage sur huit mois et peut-être même au-delà d’un an.

Et ce n’est pas quand on a besoin d’eau qu’il faut creuser le puits.

Coup de cœur: Après avoir été la ville électrique, Shawinigan devient la ville numérique, avec son Sommet international de l’innovation en villes médianes.

Coup de griffe: Jody Wilson-Raybould devrait plutôt écrire un livre sur comment détruire un fleuron de l’ingénierie canadienne, d’origine québécoise.