Dans un conflit comme celui de l’Aluminerie de Bécancour, la bataille de l’opinion publique est secondaire.

ABI: manque d’inspiration?

CHRONIQUE / Le président de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos, qui représente les travailleurs en lock-out de l’Aluminerie de Bécancour, Clément Masse, a prévenu qu’il se rendra à Baie-Comeau cette semaine accompagné d’autres dirigeants syndicaux pour «s’informer et non s’inspirer».

La nuance est importante.

Les 700 travailleurs de l’aluminerie de Baie-Comeau ont conclu il y a deux semaines avec leur employeur, Alcoa, un renouvellement de leur convention de travail. L’entente, qui prévoit des augmentations de salaire de 16,55 % en six ans, a été approuvée par une très forte majorité des travailleurs (85,6 %).

Elle introduit un nouveau régime de retraite à prestation ciblée et comprend des clauses limitant entre autres la sous-traitance dans l’usine.

Quand l’entente a été connue, beaucoup de gens ont eu le réflexe de croire qu’elle pourrait, ou devrait servir de modèle pour régler le conflit à l’Aluminerie de Bécancour. On s’y dirige vers un dix-huitième mois de lock-out.

Il s’agit après tout de deux alumineries québécoises, de première fusion, avec le même employeur majoritaire, Alcoa, et des clauses en litige qui étaient en partie comparables.

Ça ne sera pas le cas. Bien sûr, il y a cette question de représentation syndicale qui peut agacer les dirigeants syndicaux d’ABI. Le syndicat international des Métallos auquel ils appartiennent évolue au Québec sous le parapluie de la FTQ alors qu’à Baie-Comeau, le syndicat est d’affiliation CSN, une centrale strictement québécoise.

Mais c’est surtout que la convention collective conclue à Baie-Comeau pourrait ressembler un peu trop à la dernière proposition patronale, rejetée massivement (82 %), et même, dans certains cas, dont celui des salaires, se révéler légèrement inférieure à ce qui a déjà été acquis à Bécancour. Sur la question salariale, on le sait, il n’y a pas de mésentente à l’ABI, même si les salaires de 90 000 $ et plus font écarquiller les yeux du premier ministre François Legault. On dirait presque qu’il en bave de jalousie, ce qui ne peut évidemment être son cas.

Si la comparaison entre Baie-Comeau et Bécancour est comme on le soupçonne, et il y a tout lieu de croire qu’il en est ainsi, il serait assez rebutant pour le syndicat, même par résignation ou sous le coup d’une profonde déprime, d’accepter de soumettre au vote l’entente de Baie-Comeau.

Il y a qu’en plus, la productivité apparaît plus élevée à Baie-Comeau qu’à Bécancour. Le professeur Jean-Claude Bernatchez, qui suit le dossier et qui l’analyse régulièrement, a évalué que pour égaler la productivité de Baie-Comeau, il faudrait réduire le nombre de travailleurs à 835 à l’ABI. Il en reste 900 sur la ligne de piquetage et ils étaient 1030 quand le lock-out a été décrété.

Est-ce qu’on est déraisonnable à l’ABI, comme le suggère et le répète à tous vents le premier ministre?

Le syndicat en est aux abois et veut que l’Organisation internationale du travail le réprimande et lui impose le bâillon.

C’est vrai qu’il est assez inusité, mais pas inédit, qu’un premier ministre ne soit pas loin du doigt d’honneur à l’endroit d’un syndicat comme le donnerait presque à penser François Legault. Trudeau-le-père avait bien répliqué aux «gars de Lapalme», des camionneurs, de «manger de la m…» Rien de moins.

Même si le discours que tient le premier ministre ne lui plaît pas, le syndicat est quand même plutôt mal avisé de prétendre que ça ne se fait pas. C’est lui qui lui a ouvert la porte en lui sollicitant une rencontre à l’issue de laquelle on présumait qu’il allait les tenir par le cou et les aider à continuer le combat.

Dans la pratique du droit, il y a une règle bien connue qui veut qu’un avocat ne doive jamais poser une question dont il ne connaît pas la réponse. C’est un risque qu’il ne faut pas prendre, car l’effet boomerang peut être fulgurant.

Dans un conflit comme celui de l’Aluminerie de Bécancour, la bataille de l’opinion publique est secondaire. Mais s’il devait y en avoir une, le premier ministre n’a pas contribué à ce qu’elle aille dans le sens des travailleurs de l’usine, qui ne jouissaient déjà pas d’une grande ferveur populaire et qu’on a traité de tous les noms, y compris de bébés gâtés. Comme si la force ouvrière devait être forcément courbée, plus que laborieuse et, idéalement, indigente.

On comprend que Legault a été beaucoup plus sensible aux arguments de Roy Harvey, le président américain d’Alcoa qu’il a de nouveau rencontré, large sourire et poignée de main solide, lors de sa récente visite américaine.

Ce que Harvey lui a expliqué, et que Legault a accepté, c’est que les alumineries nord-américaines doivent changer leur modèle d’affaires pour faire face à la concurrence internationale, en particulier chinoise, qui coupe les prix du métal. Si l’industrie n’y arrive pas, il n’y aura plus d’avenir pour cette production.

Le Québec compte neuf alumineries qui génèrent 10 000 emplois directs et 20 000 autres indirects. Ce serait une catastrophe d’échapper une telle filière industrielle. C’est ce qui a ébranlé le PM.

Le modèle d’affaires de Harvey vient d’être dessiné à Baie-Comeau. Alcoa a une autre usine au Québec, à Deschambault. Mais les travailleurs n’y sont pas syndiqués, donc pas de milliers d’heures requises en libérations syndicales.

L’entreprise est aussi en demande comme à l’ABI dans ses usines américaines. Deux d’entre elles viennent de voter la grève.

Cela pourrait rendre un peu «raisonnables» les attentes syndicales de Bécancour, car le rapport de force est vraiment mince, surtout avec une tonne d’aluminium peu rentable à moins de 2000 $.

Seul point positif: si la compagnie maintient un peu de production à l’ABI, c’est qu’elle veut garder ses cadres… et si elle veut garder ses cadres, c’est qu’elle prévoit rouvrir un jour. De quoi inspirer au lieu d’expirer.

Coup de cœur

À la Maison de Débauche (Carlito) qui pourra enfin, cette semaine, célébrer son 15e anniversaire d’existence au centre-ville.

Coup de griffe

À défaut de pouvoir lui donner un bon coup de poing, ce sera un coup de griffe à Dillon Carman pour que Simon Kean redevienne notre grand grizzly mauricien.