ABI: les bûches de Noël

CHRONIQUE / On s’est garroché des bûches du feu de camp cette semaine sur la ligne de piquetage de l’Aluminerie de Bécancour.

Chaque semaine apporte son lot d’incidents, au-delà des invectives qu’on s’envoie de part et d’autre, chaque fois que l’occasion le permet. C’est comme cela dans n’importe quel conflit, ouvrier ou de col empesé, même s’il est parfois de très courte durée.

Ce qui peut surprendre à Bécancour, c’est qu’on en est maintenant à onze mois de lock-out et que les exaspérations ou montées de pression qui, si on ne peut les qualifier de légitimes, restent de nature compréhensible.

Il faut bien accepter que le stress d’un tel conflit, avec son lot de colère refoulée, de désarroi, de déstabilisation financière et parfois, de déstructuration familiale, s’extériorise de temps en temps.

D’autant qu’il n’y a rien de plus démoralisant que de tenir une ligne de piquetage au bout d’une route perdue au fond d’un parc industriel où à peu près personne ne passe, sauf les cadres qui viennent opérer une partie de l’usine, bref les ennemis et les fournisseurs de cette usine dont on a été expulsé.

C’est une ligne de piquetage loin des regards du public.

Mais le pire pour les 1030 lockoutés de l’ABI, c’est probablement que leur conflit, sans avoir sombré dans l’indifférence populaire, n’a pas pour autant provoqué de grands mouvements de soutien populaire, pas de marches ou de grandes soirées d’appuis, auxquelles le milieu dans son sens le plus large aurait pu venir manifester son appui.

Le journal est loin d’avoir été inondé de lettres d’opinions, généralement outrées, pour prendre fait et cause des travailleurs d’ABI comme il l’a été ce printemps lors du lock-out des 440 professeurs de l’UQTR qui avait duré… quinze jours.

On est à un mois d’une année de conflit, à seulement dix jours de Noël et à six jours de la nouvelle et on présume ultime date butoir fixée par le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, pour que les parties en arrivent à une entente.

À défaut, il appartiendra au Conseil de médiation qu’il a mis sur pied de déposer son «hypothèse» de règlement. Sa suggestion.

Tant mieux si un miracle se produit cette semaine. On n’en a pourtant pas l’impression.

À chaque rapprochement qui a été tenté depuis onze mois, on a eu le sentiment qu’on n’est jamais parvenu à renflouer le fossé qui sépare les parties. Au contraire il a semblé même s’élargir.

D’ailleurs, le fait que le gouvernement annonce qu’à défaut d’entente il va faire une proposition incite moins les parties à des concessions immédiates.

Le gouvernement héritera de la patate chaude qu’il a lui-même fait chauffer. C’est un conflit privé et il ne sera pas question de faire adopter une loi spéciale pour y mettre fin.

On peut même penser qu’Alcoa, le principal actionnaire d’ABI, vient d’acquérir un rapport de force qui lui faisait un peu défaut du côté du gouvernement, sur la question de ses tarifs d’électricité.

Ce sera le seul argument que pourra éventuellement jouer le gouvernement pour inciter la compagnie à signer une convention de travail qui ne serait pas totalement à son goût.

Certes, Alcoa et son partenaire minoritaire Rio Tinto ont perdu des ventes et des bénéfices avec le conflit qu’elles ont décrété. Encore qu’avec 45 alumineries dans le monde, Alcoa a pu facilement compenser ailleurs ses pertes de production de l’ABI.

D’un autre côté, il y a assurément un réel essoufflement à maintenir depuis onze mois le tiers de la production à bout de bras par les seuls cadres. On ne pourra pas étirer cet élastique indéfiniment.

Par contre, son long lock-out n’en aura valu la chandelle que si elle parvient à faire abaisser ses coûts d’énergie, un intrant considérable dans une aluminerie, deux fois et demie celui de la masse salariale, mais aussi à réduire de près de 200 employés ses effectifs réguliers (20 millions $ par année) et peut-être, en prime, à briser… le syndicat, ou du moins son esprit.

Alcoa aspire d’autant à avoir une convention exemplaire qu’elle sera exportable. Les conditions négociées dans le passé à l’ABI par la section 9700 des Métallos ont beaucoup servi d’étalon modèle pour les contrats de travail dans les autres alumineries québécoises, dont pour Alcoa celle de Deschambault (non syndiquée) et de Baie-Comeau où on garde un gros œil sur l’issue de Bécancour.

Alcoa veut donc non seulement réaliser des gains d’économies à Bécancour, mais les maximiser en les répercutant par après dans ses deux autres alumineries québécoises.

Après le «sacrifice» qu’elle s’est imposé, Alcoa ne peut pas être disposée à lâcher le morceau. Il lui faudra des gains majeurs avec le syndicat et puisqu’il veut s’en mêler, avec le gouvernement par le biais de sa facture d’électricité.

Là où la pression est susceptible de devenir la plus forte, même insoutenable, reste chez les travailleurs. Même avec une allocation de grève hebdomadaire non imposable d’un peu plus de 600 $, qui apparaît généreuse à plusieurs, il aura fallu à chacun des travailleurs de l’ABI se serrer la ceinture d’au moins 400 $ par semaine. Ça creuse des estomacs.

Il y a une autre chose qui va commencer à les tracasser ainsi que leur syndicat. C’est 650 000 $ par semaine qui ont été puisés dans leur fonds de grève pour ces allocations. On dépasse les 30 millions $. Si le fonds n’a pas été vidé, il est au bord de l’épuisement. Il faudra emprunter pour continuer… le combat. Et rembourser cette dette syndicale, en plus des personnelles.

Coup de griffe

Peut-être le maire de Saint-Élie-de-Caxton, Robert Gauthier, aura-t-il intérêt à se déguiser en lutin s’il veut se promener en toute sécurité durant les Fêtes dans les rues de son village.

Coup de coeur

Prévenez Yvon Deshaies, le maire de Louiseville, qu’un promoteur veut faire de Nicolet-Bécancour la capitale québécoise du pot.