ABI: les aléas de Pittsburgh

Dans un conflit qui entre dans son septième mois et dans lequel les parties semblent s’éloigner l’une de l’autre, n’importe quelle carte qui peut être jouée pour favoriser un rapprochement mérite son risque.

C’est le cas à l’Aluminerie de Bécancour. Loin d’avoir permis de voir apparaître une lueur d’espoir de règlement, la médiation spéciale confiée à l’ex-premier ministre Lucien Bouchard a fait ressortir des divergences plus profondes encore entre le syndicat et la direction d’ABI.

À l’issue d’une première ronde de médiation, la partie patronale a durci sa position en raffermissant davantage ses attentes. Le syndicat a répliqué en rejetant ces demandes par un pourcentage non équivoque de 90 % de ses membres.

Autant dire que les travailleurs syndiqués d’ABI n’entendent pas avoir piqueté devant leur usine tout l’hiver, tout le printemps et bientôt tout l’été pour subir un recul de leur convention de travail. Autant dire aussi qu’Alcoa, principal actionnaire de l’usine, qui avait décrété le lock-out avec un empressement suspect, n’a pas non plus l’intention d’avoir perdu des dizaines de millions $ pour relancer les opérations dans le même esprit qu’avant.

L’employeur n’a cessé de répéter qu’il veut opérer à Bécancour une aluminerie qui soit plus productive et plus concurrentielle. Il exige d’importantes concessions et, sous-latent, une nouvelle culture syndicale qui soit plus accommodante.

Dans un tel contexte, la suggestion faite au syndicat par le médiateur spécial de demander à rencontrer la haute direction d’Alcoa à Pittsburgh peut être perçue comme un geste désespéré, tant il est peu orthodoxe. Il serait quand même surprenant que Lucien Bouchard s’autorise une telle initiative sans avoir sondé le terrain et les chances de succès de l’entreprise.

Le syndicat n’a en apparence rien à perdre à risquer une telle démarche. Elle n’est cependant pas sans risques non plus.

D’abord parce que s’il veut montrer de l’ouverture et une réelle disposition à conclure une entente, le syndicat devra faire savoir qu’il est prêt à d’importantes compréhensions (comprendre concessions).

Il y a trois grands points en litige. D’abord, l’employeur veut apporter des modifications au fonds de pension. Là-dessus, il ne pourra pas aller bien loin puisque la législation québécoise ne permettra plus les régimes à deux vitesses, avec ce qu’on appelle des clauses dites orphelines ou grand-père, parce qu’elles prévoient des conditions différentes selon qu’on est un ancien ou un nouveau travailleur.

Le patron veut plus de souplesse dans la mobilité de sa main-d’œuvre alors qu’un vieux principe syndical exige que les postes soient comblés selon la base de l’ancienneté. Passé le chouchoutage patronal qui pourrait favoriser un employé plutôt qu’un autre dont on veut se protéger, la tendance actuelle va plutôt dans le sens de la demande patronale. On veut pourvoir un poste ouvert par l’employé jugé le plus apte ou le plus compétent à le remplir, sans égard à son ancienneté départementale ou d’usine.

Il faut avoir de solides reins syndicaux pour maintenir aujourd’hui dans une convention collective cette règle syndicale qui a été prise d’assaut par une multitude de patrons.

Il en faut tout autant pour maintenir un plancher d’emplois en deçà duquel l’employeur ne peut descendre. Les réductions par attrition sont en apparence les moins douloureuses et les plus fréquentes. Les avancées technologiques qui permettent souvent une meilleure productivité et un besoin moindre en effectif justifient les employeurs dans leur rationalisation du personnel.

À l’Aluminerie de Bécancour, la direction ne voudrait pas avoir à remplacer les récents et prochains départs à la retraite.

Une approche en principe douce puisque personne ne perd son emploi. Le problème, c’est que le morceau à ABI est particulièrement gros, puis que ce sont 200 postes de travail qui seraient ainsi abolis d’un trait. C’est 20 % de l’effectif syndical actuel.

On doit reconnaître que c’est pas mal dur à digérer sur le plan syndical. C’est beaucoup de membership en moins, d’importantes cotisations qui n’entreront plus dans les coffres du syndicat, mais c’est aussi une lourde perte économique sur le plan régional.

Il y a peut-être un compromis possible sur l’ampleur de la réduction de personnel que propose la direction de l’ABI.

La rencontre de Pittsburgh, si elle est obtenue, aura du sens si on débloque quelque chose quelque part.

Mais elle pourrait aussi se révéler dévastatrice si elle était refusée. Il est assez rare que la haute direction d’une grande multinationale comme Alcoa passe par dessus ses mandatés pour régler un conflit. Le risque d’une rebuffade est élevé.

Ce qui serait davantage démoralisant pour les troupes syndicales, c’est que la rencontre soit acceptée mais qu’on réaffirme plus fermement encore qu’on ne cédera sur aucune des demandes patronales… et même qu’on pousse l’affront jusqu’à en rajouter de nouvelles. Ce serait vraiment vouloir casser en petits morceaux le syndicat.

Soyons positifs.

Le grand patron d’Alcoa, Roy Harvey a laissé entendre qu’il est dans les plans de sa société de consentir d’importants investissements à l’Aluminerie de Bécancour pour en faire une usine de classe mondiale.

La direction d’Alcoa détient là sa meilleure carte pour obtenir la «compréhension syndicale» à ses attentes. Un syndicat ne peut demander mieux pour ses membres qu’une garantie d’emploi pour ceux-ci.

Un investissement massif qui assurerait la pérennité de l’usine pour quelques dizaines d’années, c’est mieux qu’une incertitude à plein temps. Vaut mieux 800 bons emplois assurés à long terme qu’un millier flottants.

Le problème, c’est que la direction d’ABI a fait souvent miroiter cette perspective, mais elle ne l’a jamais concrétisée dans les faits.

Pittsburgh serait l’occasion idéale pour Alcoa de mettre cartes sur table là-dessus et ainsi dénouer le conflit.

Coup de cœur: À l’équipe de Joël Saint-Pierre qui, de toute évidence, est parvenue à offrir une fois de plus un Grand Prix qui fait rayonner Trois-Rivières… dans le monde.

Coup de griffe: Quand Sultan Ben Salmane a été reçu à l’hôtel de ville de Trois-Rivières, en 1991, il était apparu beaucoup plus ouvert ou beaucoup moins borné que son demi-frère Mohammed Ben Salmane, prince héritier et actuel homme fort du régime saoudien.