ABI: des négos ou des égos?

CHRONIQUE / À la sortie mercredi de la brève rencontre convoquée par le conciliateur gouvernemental Jean Nolin, à la demande de la direction de l’Aluminerie de Bécancour, les représentants syndicaux avaient les visages longs et dissimulaient mal, chez certains, une montée intérieure de pression.

Au point qu’un des négociateurs des Métallos a carrément offert à un journaliste qui lui avait lancé une boutade sans arrière-pensée, presque gentille, de lui régler son cas… physiquement.

Pourtant, la nouvelle offre «globale et finale» que le conciliateur venait de relayer au syndicat des Métallos contenait plusieurs points cruciaux en litige qu’Alcoa avait bonifiés par rapport à sa dernière proposition et d’autres où elle avait consenti un repli de ses positions.

De quoi permettre à l’équipe de négociation de dire à ses membres que leur résistance, après bientôt dix-huit mois de lock-out, n’avait pas été vaine.

Dans les heures qui ont suivi, trois hauts dirigeants de l’entreprise, dont le président d’Alcoa Canada, Jean-François Cyr, expliquaient aux journalistes, ce qu’ils n’avaient jamais fait jusque-là, les grandes lignes de ce qu’ils ont appelé leur «ultime tentative» pour en arriver à un règlement du conflit.

Les représentants patronaux avaient des visages fermés (de carême) et, avec le ton presque solennel qu’ils avaient adopté, donnaient l’impression d’une partie qui vient de se résigner à jeter la serviette, à signer une quasi-reddition.

Si on évacuait les émotions et les rancœurs accumulées au fil des ans mais surtout depuis le décret du lock-out en janvier 2018, avec un peu de pragmatisme et de raison, on devrait en conclure que cette dernière proposition contient des compromis qui devraient être vivables.

Certes, Alcoa refuse de céder sur la flexibilité au travail, n’accorde pas toutes les heures de libération syndicale espérées, modifie le régime de retraite, non sans regarnir de 8 millions$ celui existant, mais on peut se demander où cela serait invivable pour les employés d’ABI s’ils retournaient au travail.

Tous ceux qui n’ont pas quitté l’entreprise depuis le début du conflit, pour la retraite ou autrement, retrouveront un emploi… aussi bien rémunéré que dans toutes les autres alumineries du Québec et nettement au-dessus de la moyenne salariale industrielle. On limitera la sous-traitance, ce qui pourra continuer de générer une bonne source de revenus additionnels en temps supplémentaire.

On peut bien avoir l’impression qu’Alcoa a plié et que les dirigeants syndicaux avaient de quoi rencontrer mardi leurs troupes, la tête haute.

On apprenait pourtant vendredi que le comité syndical de négociation demanderait de rejeter cette offre dite «ultime, globale et finale».

On aurait dû s’en douter, compte tenu de la réception glaciale réservée au document patronal. On pouvait cependant s’attendre à ce qu’il n’y ait pas davantage de recommandation d’acceptation, qu’on laisse au moins aux 900 travailleurs de décider librement de leur sort, en leur expliquant bien et honnêtement les conséquences, dans un sens comme dans l’autre, d’un oui ou d’un non.

Après dix-huit mois de conflit, il aurait dû appartenir mardi aux travailleurs d’ABI de se faire chacun une tête sur l’offre et de ne pas tenir compte des frustrations, légitimes ou pas, qui peuvent habiter leurs représentants syndicaux et leurs vis-à-vis patronaux.

Il y a un braquage évident entre ces deux parties. Alcoa a passé par un conciliateur pour soumettre sa proposition, parce qu’on ne veut plus parler directement aux représentants syndicaux.

Il y a une profonde rupture de confiance entre chacun et c’est probablement ce qui explique que la compagnie a décidé de présenter aux journalistes les grands détails de son offre. Afin que les employés sachent bien, même si c’est par le canal médiatique, ce qui leur est proposé et qu’ils prennent conscience des conséquences de leur refus.

Mais passer par dessus la tête des dirigeants syndicaux, en les ignorant à toutes fins utiles, n’est pas la stratégie la plus habile et la plus productive.

«Bien évaluer les risques à long terme d’un refus», de la part des employés, c’est le souhait qu’exprimait encore vendredi matin, à nos bureaux du Nouvelliste, le ministre Jean Boulet, qui décrit le conflit comme un «affrontement culturel», soit un syndicalisme ultra-militant d’une part et de l’autre, une vision de libre gestion de grande entreprise qui ne veut pas s’enfarger dans les fleurs du tapis.

Ce n’est pas la préservation d’un syndicalisme dogmatique ou les risques d’un patronat tout-puissant qui devra être pris en compte mardi, mais ce qui est le mieux, dans l’état actuel des choses, pour chacun des 900 travailleurs. Ce sont les seules considérations qui devraient être prises en compte.

La compagnie a tenté d’améliorer son protocole de retour au travail en promettant de rappeler 85% des effectifs à l’intérieur d’un délai de six mois et pour ceux qui ne seraient pas rappelés après cinq mois, elle leur versera une aide nette de 635 $ par semaine, ce qui correspond à leur actuelle allocation de conflit.

Il y aura quand même un vide de revenus qui pourra être dur à encaisser, car dès lorsque l’entente serait acceptée, les avances de grève seront retirées et le droit à l’assurance-chômage n’existe pas.

Peut-être qu’au syndicat, on a jugé qu’en déposant cette nouvelle offre, la compagnie démontrait dans les faits qu’elle est dans les câbles.

C’est la seconde «offre finale et globale» et Alcoa ne s’est pas prévalue de la disposition du Code du travail qui force, une seule fois, à un vote obligatoire et secret des syndiqués, sous la responsabilité du Tribunal administratif du travail.

Le syndicat en a-t-il déduit qu’il restait un petit espace de négociation?

Quand on a entre ses mains le sort de 900 familles, c’est lourd, et ce n’est pas quelques faibles gains potentiels qui peuvent justifier les grands risques, même si le patron a voulu nous piler dessus.

Coup de cœur

Il ne faut surtout pas rater le FestiVoix et pour ceux qui, après le drapeau bleu, apprécient aussi le drapeau rouge, bon Canada Day.