Au lieu d’y voir une récompense bien méritée, Olivier Gamelin (notre photo), Félix-Antoine Désilets-Rousseau et Louis-Serge Gill ont découvert en échangeant comme cela, entre eux, qu’ils partageaient une même indignation de la tournure des choses en s’avouant éprouver un grand malaise à l’idée d’encaisser ces 278 $ de retour d’impôt.

À propos d’un petit chèque de 278 $

«Tu m’appelles pour me dire que tu m’envoies ton chèque?»

«Heu…!»

Après une fraction d’hésitation et peut-être un léger balbutiement, je me suis empressé d’expliquer que c’était justement à propos de son histoire de chèques dont je voulais m’entretenir avec lui…

De chèques de 278$, pour être précis.

Après l’annonce fiscalement très réconfortante que le gouvernement du Québec, après trois ans de privations imposées à l’appareil de l’État, mais aussi aux organismes et aux citoyens, allait alléger le fardeau fiscal des Québécois, trois profs du collégial se sont surpris à être choqués de la situation.

Au lieu d’y voir une récompense bien méritée, Olivier Gamelin, Félix-Antoine Désilets-Rousseau et Louis-Serge Gill ont découvert en échangeant comme cela, entre eux, qu’ils partageaient une même indignation de la tournure des choses en s’avouant éprouver un grand malaise à l’idée d’encaisser ces 278 $ de retour d’impôt.

Pour eux, ce trésor de guerre de quatre milliards $ du gouvernement québécois, dont un milliard $ sera retourné aux contribuables, constitué à coups d’austérité budgétaire, ou de rigueur, selon les sensibilités politiques de chacun, ce ne sera toujours qu’un vilain exercice de détroussage collectif , «sauvagement acquis en fauchant à l’aveugle les services publics et les organismes communautaires», s’expliqueront-ils.  

Convaincus que ce pactole d’un milliard à réexpédier a été constitué «sur le dos de la justice sociale» et au détriment «des plus nécessiteux», les trois profs décident de «transformer en bienfaits» ce cadeau gouvernemental «immoral». De remettre chacun un chèque au montant de 278 $ à un organisme communautaire de son choix.

Mais puisqu’on a quand même des connaissances susceptibles de partager les mêmes sentiments et les mêmes valeurs, mais aussi la même analyse de la manœuvre gouvernementale, pourquoi ne pas inviter quelques-unes de celles-ci à imiter le geste.

On rédige une lettre dans laquelle on expose ses convictions que chacun enverra à une dizaine de connaissances, pas davantage. En seulement vingt-quatre heures, on avait déjà recueilli vingt-cinq engagements solennels, des gens prêts à apposer leur signature au bas de la lettre-manifeste… et à donner 278 $ à un organisme communautaire.

Des gens provenant de professions variées, venant de différents milieux et parfois assez connus comme David Goudreault.

L’engagement du collectif à peine publié dans Le Nouvelliste, les adhérents au mouvement se sont multipliés.

La lettre a été reprise dans d’autres journaux du Québec ou citée par d’autres médias. Les réseaux sociaux s’en sont aussi rapidement emparés. L’invitation a été partagée depuis des centaines, des milliers de fois. Un peu partout au Québec, des citoyens vont déposer un chèque de 278 $ à un groupe ou organisme communautaire de leur choix, qui souvent s’empresse de l’exhiber sur leur page Facebook en guise d’appréciation et de remerciement.

Olivier Gamelin avouait vendredi qu’on avait un peu perdu le «contrôle» du mouvement. On ne sait plus jusqu’où cela va aller, mais lui et ses collègues sont très heureux qu’il en soit ainsi.

«On n’est pas en mesure de tenir de comptabilité sur l’ensemble des donations», reconnaît le prof de littérature. C’est une démarche personnelle que chacun fait le plus librement du monde en faveur d’un organisme de son choix et de sa région. Il n’y a pas de point de chute central pour recueillir les dons. «C’est une initiative citoyenne», se réjouit-il.

On verra plus tard toute l’ampleur que ce mouvement aura pris, si on est en mesure de le quantifier. Mais en dehors de l’humble soulagement financier que cela apporte à des organismes qui s’occupent des plus démunis, qu’on a condamnés à vivre sous «le respirateur artificiel», ce ne sera pas sans effet politique.

Le mouvement du cœur lancé par les trois profs n’avait pas une semaine que le premier ministre Philippe Couillard a senti le besoin d’annoncer que son gouvernement présentera sous peu une politique pour contrer la pauvreté au Québec.

«L’embellie» budgétaire du gouvernement québécois n’a pas vraiment été faite en ponctionnant uniquement les aides allouées aux 4000 organismes communautaires autonomes que compte le Québec.

Il faut par contre admettre que l’indigence dans laquelle est maintenue la très grande majorité d’entre eux fait en sorte que la moindre réduction, même le simple gel de l’aide étatique qu’on peut leur imposer prend des allures de catastrophe et met en péril leur existence. Alors imaginez que si en plus on retire complètement une aide ou qu’on en complique l’acceptation, cela équivaut à une condamnation. D’autant que ces organismes sont déjà contraints à consacrer la moitié de leur temps et de leurs efforts à monter et réaliser des campagnes de financement.

Si les Québécois dits de classe moyenne ont eu l’impression d’en avoir arraché durant cet exercice de compressions budgétaires, imaginez comment les plus démunis ont dû vraiment en arracher.

Les organismes communautaires, ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Ils constituent le dernier rempart du filet social. Ils rendent des services qu’il appartiendrait normalement à l’État de rendre, mais dont il se dégage. Ils les rendent en plus à très bon marché.

Ils avaient été des milliers il y a deux ans à descendre dans la rue, quand l’effet des premières compressions s’est fait sentir. Pas pour réclamer des augmentations de salaire, bonifier des fonds de pension, améliorer leurs conditions générales. Non! Simplement pour réclamer la survie des services qu’ils rendent aux plus humbles et aux plus démunis de la société. Ils avaient fait ce qu’ils avaient appelé une «grève sociale».

On s’entend que le mouvement du 278 $ ne remettra pas à flot les caisses toujours dégarnies du monde communautaire.

Sauf que pour peu qu’il essaime à travers le Québec, il enverra à nos politiciens le message que les Québécois ont toujours la fibre de l’entraide sociale très forte et qu’en cette année d’intense séduction électorale, on les jugera aussi à la sincérité de leur compassion affichée.

Coup de cœur: Difficile de ne pas féliciter, encore une fois, les centaines de bénévoles qui ont permis de récolter les dons en argent et en denrées de la population régionale à la Guignolée des médias. La générosité est aussi là.

Coup de griffe: Bonjour ! Hola! Buongiorno! Salam! Hallô! Chào! En anglais? C’est interdit au Québec de dire «Hi!». À moins qu’on ne prétende avoir dit «ail», ou «high» comme dans un «hi» de dope. L’idéal, ça serait peut-être «Aïe!», parce que ça fait mal.