Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

La gelée de pommes

CHRONIQUE / Derrière la maison de mon enfance à Val-Bélair on avait un énorme pommetier, ma mère ramassait les fruits tombés au sol et en faisait une savoureuse gelée. Elle cuisait les pommettes dans l’eau, puis filtrait le bouillon dans une taie d’oreiller qu’elle suspendait à une armoire de cuisine.

Une goutte tombait, puis une autre, une autre encore. À la fin, après longtemps, il restait dans le bol moins de liquide qu’au début.

Bizarrement, c’est l’image qui me vient quand je compare ce qui se passe sur le terrain et ce qui se dit lors des points de presse du premier ministre François Legault, flanqué du Directeur national de la Santé publique Horacio Arruda, et d’un ou une ministre, le plus souvent Danielle McCann à la Santé. 

On fait des annonces, on informe les gens qu’à partir de tout de suite, une prime sera versée, des permissions de visite seront données.

Ça tombe dans la taie d’oreiller.

À partir de là, l’annonce percole, cherche son chemin à travers la machine, la bureaucratie n’a pas l’habitude de la gestion en direct. 

Voyez, dès le début, alors qu’on cherchait déjà des renforts dans le réseau de la santé, un couple m’a contactée, deux infirmiers formés aux soins intensifs qui demandaient de mettre en pause leur année sabbatique pour prêter main-forte, et de reprendre leur sabbatique après.

Ça n’a pas été possible, ils ont mis fin à leur congé.

Le 15 mars, le gouvernement a fait un appel à tous en lançant jecontribue.ca, 40 000 personnes ont spontanément levé la main, mais seulement 3000 ont été mis à contribution. Le 16 avril, donc un mois plus tard, la ministre de la Santé Danielle McCann a indiqué que la majorité des gens ne répondaient pas aux besoins.

Ajouté à la lourdeur de la bureaucratie.

Au début, il fallait avoir des qualifications et puis, à partir du 24 avril, on n’était plus regardants sur les bras.

Il fallait éteindre les feux.

Le 8 avril, le premier ministre a dit ceci aux personnes qui travaillent avec les aînés : «courage, il y a du renfort qui s’en vient. Et je veux vous dire un immense merci pour votre dévouement dans des circonstances qui sont très difficiles dans les CHSLD et les résidences de personnes âgées.»

Ça fait un mois, et les renforts ne sont toujours pas suffisants à Montréal et autour. On vient d’annoncer d’autres primes hier, plus d’un mois après les premières, qui ont mis des semaines à arriver dans les poches de tous les travailleurs. Il manque présentement 11 600 paires de bras.

Il en manquait 6000 à la mi-avril.

On a même appelé les proches aidants à l’aide, alors que les visites étaient strictement interdites depuis le début de la crise. C’était le 14 avril, j’ai écrit à une femme que je connais, son père habite dans un CHSLD de Québec, sa mère qui habite seule allait lui rendre visite tous les jours avant. 

Je me disais, enfin, ils pourront se revoir.

Eh bien non, on a jugé qu’on n’avait pas besoin de la femme du monsieur, car il peut minimalement se déplacer et manger tout seul.

Même s’il ne mange presque plus, parce qu’il s’ennuie.

Le gouvernement a eu vent que ça coinçait dans la taie. «Malheureusement, il y a certaines résidences où la direction ne permet pas aux proches aidants de venir voir leurs proches, a déploré François Legault mercredi. Marguerite [Blais] et moi, on trouve ça pas humain que, pendant deux mois, une personne n’ait pas pu voir ses enfants. Ça n’a comme pas de bon sens.»

Le premier ministre s’est fait plus clair mercredi. «On veut s’assurer que ça devienne la règle que les proches aidants soient acceptés.»

J’ai réécrit à cette femme, je me disais que ça y était cette fois, que sa mère allait finalement pouvoir retourner voir son père. Eh bien non. Sa mère a appelé au CHLSD, on lui a dit qu’aucune visite n’était permise pour personne, on a proposé un contact par Messenger une fois par semaine. Elle allait le voir tous les jours, lui tenait compagnie, je les imagine se remémorant des jours plus heureux. Il ne reste que le téléphone. «Mon père n’a pas le droit d’aller dehors et lorsque ma mère lui parle, sa voix n’est pas très bonne. Ça nous brise le cœur de ne pas le voir», m’écrit sa fille.

Au CHSLD, on a répondu «qu’on n’avait pas eu de consigne».

Elle est dans la taie.

Ploc, ploc.