Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
La boxeuse Tammara Thibeault et ses parents, Judeline Corriveau Thibeault et Patrick Thibeault. 
La boxeuse Tammara Thibeault et ses parents, Judeline Corriveau Thibeault et Patrick Thibeault. 

La couleur de Tammara

CHRONIQUE / Tammara Thibeault n’est ni tout à fait noire, ni tout à fait blanche. Sa couleur est la combinaison parfaite de sa mère et de son père. Une teinte lumineuse.

«Je suis le produit de quelque chose de beau. UNITÉ ET AMOUR.»

Elle a écrit ces deux derniers mots avec des majuscules, question de les mettre en valeur et de dissiper toute ambiguïté. Dans la vie comme sur le ring, Tammara ne prend pas de détour.

Tout sourire, la jeune femme m’accueille chez elle, dans la cour de la résidence familiale, à Shawinigan. C’est ici que l’étudiante en urbanisme à l’Université Concordia, à Montréal, est revenue s’installer au début de la crise sanitaire et du confinement.

Tammara a 23 ans et est davantage connue pour ses exploits sportifs. Médaillée de bronze chez les moins de 75 kg lors des Championnats mondiaux de boxe, à l’automne dernier, elle est un espoir de médaille aux prochains Jeux olympiques reportés d’une année en raison de la pandémie.

Pour le moment, son entraînement se poursuit à la maison, sous les conseils de son père et des encouragements de sa mère.

Patrick Thibeault est blanc et a les yeux bleu clair. Judeline Corriveau Thibeault est noire et a les yeux brun foncé. Leur fille Tammara est café au lait et a hérité de leur regard perçant.

Tous deux âgés de 43 ans, Patrick et Judeline sont amoureux depuis l’âge de 16 ans. On peut parler d’un véritable coup de foudre entre les deux adolescents dont la relation était vouée à l’échec s’ils avaient laissé des gens de leur entourage décider pour eux.

Leur peau n’était pas de la même couleur et ils étaient beaucoup trop jeunes pour se promettre un amour éternel.

Vingt-sept ans, un mariage et quatre enfants plus tard, Patrick et Judeline ont accepté de se joindre à l’entrevue inspirée par un message que leur fille a récemment partagé sur les réseaux sociaux, un commentaire écrit en marge des prises de parole et des manifestations des dernières semaines contre le racisme.

«Ces temps difficiles nous ont montré l’importance de l’unité. Nous devons rester solidaires car ensemble, nous sommes plus forts. En tant que jeune femme biraciale, ça me déchire de voir la discrimination qui nous divise parce que je suis le produit d’une telle unité, entre les communautés blanches et noires.»

Judeline avait 4 ans au moment d’être adoptée par un couple de Saint-Georges-de-Beauce, en décembre 1981. Sa mère, une ex-religieuse, avait une amie en Haïti qui connaissait les parents biologiques de la fillette, onzième de treize enfants.

Le didacteur Jean-Claude Duvalier était à la tête d’un pays plongé dans la misère et dans un climat de violence grandissant. Judeline, qui a toujours gardé contact avec sa famille demeurée là-bas, s’estime chanceuse d’avoir pu s’épanouir ici.

«J’ai été tellement choyée par ma famille adoptive. On s’est super bien occupé de moi. Je me suis sentie aimée.»

Cette chronique ne sera pas une chronologie des événements où Judeline a été discriminée en raison de la couleur de sa peau. D’emblée, elle m’explique avoir appris à se défendre, notamment avec les mots.

«Ma mère était une enseignante. Elle m’a montré à verbaliser beaucoup de choses.»

Seule enfant noire de son école primaire, Judeline n’était pas la petite fille qui restait dans son coin. Capable d’argumenter, elle exprimait ses idées comme ses parents le lui avaient enseigné, avec confiance et en ne laissant personne tenter de détruire son estime de soi.

«J’ai toujours marché la tête haute. Je n’ai jamais eu besoin de l’approbation des autres. Je me suis toujours sentie belle et fière.»

«Mais tu es belle!», se permet de l’interrompre doucement Patrick dont le visage se durcit en l’écoutant me raconter la fois où, à 15 ans, elle a rasé ses longs cheveux crépus pour se débarrasser de la gomme qu’une adolescente venait d’y coller.

«J’étais devant le miroir et je pleurais, mais je me suis dis que plus personne ne me ferait cela. Je prenais le contrôle. Je ne serais pas une victime.»

Judeline a fait la rencontre de Patrick peu de temps après avoir subi cet épisode d’intimidation, un geste que ce dernier qualifie de sournois et de mesquin.

Cette gomme dans les cheveux n’était pas «juste une blague», dénonce-t-il, au même titre que «plan de nègre» n’est pas «seulement une expression à prendre avec un grain de sel», rappelle-t-il à ceux qui l’utilisent encore aujourd’hui, parfois même en présence de son épouse.

«Oui, mais ça ne s’adresse pas à toi Judeline!», se défendent-ils plus ou moins maladroitement.

«C’est péjoratif!», réprouve Patrick avant de vanter la force de caractère de Judeline, une qualité dont se nourrissent aujourd’hui leurs quatre enfants.

La détermination de leur père n’est pas moins grande.

«Il est parti de chez lui à 15 ans pour réaliser son rêve!», raconte Tammara avec admiration pour son père qui a quitté son Baie-Comeau natal pour joindre l’équipe de football de l’école secondaire de Saint-Georges-de-Beauce. C’est ici qu’il a croisé le regard d’une ado au look vestimentaire un peu rebelle, une fille brillante, dotée d’un sens aigu des responsabilités.

Patrick et Judeline ne se sont plus quittés, malgré les propos de personnes de leur entourage qui ont d’abord critiqué cette union interraciale.

Les amoureux seuls au monde ont dû s’y prendre à trois reprises avant que le curé accepte de les marier.

«Trop jeunes», se faisait répondre le couple qui a eu leur premier enfant, Malcolm, à l’âge de 18 ans, suivi, deux ans plus tard, de Tammara.

Judeline avait 22 ans et venait d’accoucher de son troisième enfant, Kayla, lorsqu’elle et Patrick ont finalement convolé en justes noces avant de prendre la direction de la Nouvelle-Écosse où ils ont concilié la marmaille, les études universitaires et le football.

Patrick Thibeault a ensuite porté les couleurs des Roughriders de la Saskatchewan et des Blue Bombers de Winnipeg, dans la Ligue canadienne de football, avant de venir s’établir à Shawinigan avec la famille qui s’est agrandie, il y a 16 ans, avec la naissance de Demitrie.

Entourée des siens, Tammara garde le cap sur ses objectifs d’athlète et d’étudiante. Elle rêve de Jeux olympiques et d’une maîtrise en architecture, peut-être même d’un doctorat.

«The sky is the limit», lui répètent ses parents devant moi.

Tammara a retenu la leçon. Ne jamais se mettre de barrières ou laisser les autres en élever devant soi.

«Mes parents sont des gens dévoués, débrouillards et forts!», louange leur fille, ce à quoi Patrick et Judeline apportent leur couleur: «Quand, dans son message, Tammara fait référence à l’unité et à l’amour, c’est ça. Nous sommes une équipe.»