Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Bertrand Pruneau peut compter sur l’affection du chien Roxy pour lui remonter le moral après le vol de son déambulateur.
Bertrand Pruneau peut compter sur l’affection du chien Roxy pour lui remonter le moral après le vol de son déambulateur.

La confiance volée

CHRONIQUE / Bertrand Pruneau, 84 ans, s’est fait voler sa marchette. Dommage pour lui, direz-vous, mais ce n’est quand même pas une voiture. Il n’y a pas de quoi en faire un drame, encore moins une histoire. Un déambulateur, c’est facile à remplacer, par un flambant neuf ou un modèle usagé.

Sans doute, mais ce n’est pas de cela qu’il sera question ici.

Bertrand s’est fait dérober quelque chose de précieux, qui ne s’achète pas. Aucune livraison possible non plus à domicile.

Un ou des malfaisants lui ont raflé son sentiment de sécurité. Ça n’a pas de prix et cela ne se trouve nulle part ailleurs qu’au fond de lui.

C’était il y a une dizaine de jours, un peu après le souper. Le père de Pascale Pruneau a eu envie d’un cornet de crème glacée.

Appuyé sur son déambulateur, l’homme a pris la direction du centre-ville de Trois-Rivières. Marchant d’un pas lent, il s’est rendu à un comptoir laitier situé à environ un kilomètre de la Maison Niverville, une résidence pour personnes âgées où il habite depuis la fin mai.

Bertrand est heureux ici. Les gens sont très aimables avec celui qui aime adresser la parole à tous ceux et celles qu’il croise sur son chemin.

La bonté même, l’ami Bertrand. Un fier Chevalier de Colomb qui a fait du bénévolat toute sa vie.

«Un rassembleur sans aucun brin de méchanceté», souligne sa fille avec affection.

Son père était aux toilettes lorsqu’on lui a piqué sa marchette.

Il y avait quelques marches à monter pour accéder à la pièce accessible au public, près du parc portuaire. Bertrand Pruneau a dû se dire que l’appareil allait être plus encombrant qu’autre chose. Pour éviter de trébucher, l’octogénaire l’a laissé derrière. Il en avait pour quelques minutes seulement.

Le déambulateur avait disparu lorsque le monsieur est sorti. Il l’a cherché partout. Rien.

Sa fille s’apprêtait à se mettre au lit lorsqu’elle a pris connaissance du message d’une policière dans la boîte vocale de son cellulaire. Enseignante au primaire, Pascale l’avait fermé ce soir-là afin de se concentrer sur la préparation des bulletins de fin d’année de ses élèves.

Le message disait que Bertrand Pruneau s’était fait voler sa marchette. Pour éviter que l’homme soit également victime d’une fraude, il valait mieux vérifier que ses pièces d’identité n’avaient pas été glissées dans une pochette de rangement.

Bertrand Pruneau dormait lorsque sa fille a appelé à la résidence en catastrophe pour s’enquérir de l’état de celui-ci.

Pascale connaît son père. Il a toujours été un grand sensible sous sa forte carrure. En vieillissant, l’ancien travailleur de la CIP est devenu plus fragile. Sa perte d’autonomie, physique et cognitive, l’a rendu anxieux.

La femme n’a pas beaucoup dormi cette nuit-là.

«Je l’imaginais comme un enfant de 5 ans perdu au milieu du centre-ville, qui regarde partout, qui cherche ses parents...»

Par son témoignage, Pascale Pruneau espère que les gens seront plus sensibles à la vulnérabilité des personnes âgées.

Le lendemain, Pascale est retournée sur place avec lui, question de s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un oubli.

Bertrand est un peu mêlé parfois. Sa mémoire lui joue des tours. Peut-être qu’au fond, ce n’était pas un vol. Il ne se souvenait plus où le déambulateur avait été laissé. Elle allait le retrouver dans un coin.

Mais non. Quelqu’un s’en était emparé.

«Mon père a dû marcher seul jusqu’à sa résidence avec la désagréable sensation de toujours tomber», a écrit Pascale Pruneau sur sa page Facebook, un commentaire auquel elle a joint une photo qui accompagne cette chronique.

Bertrand est assis sur le siège d’un déambulateur. Il sourit en regardant le chien de sa fille, la fidèle Roxy qui salive à la vue du cornet de crème glacée. La scène a été captée au lendemain du vol.

Une précision s’impose ici. Pascale Pruneau n’est pas à la recherche d’un déambulateur pour remplacer celui que son père s’est fait subtiliser.

Il en a un nouveau, celui que vous voyez sur la photo. Il lui a été offert par la résidence au lendemain de sa malheureuse mésaventure.

Dossier réglé donc? Non.

Ce que l’image ne dit pas, c’est que quelques minutes avant de capter l’attendrissante scène, Pascale a dû rassurer son père une autre fois, lui rappeler à quel point il se disait heureux dans sa nouvelle résidence, lui expliquer qu’il n’a pas été chanceux ce soir-là, lui répéter qu’il existe encore des gentilles personnes. Comme lui.

Depuis cet événement, Bertrand Pruneau remet tout en question.

«Il veut déménager. Dans sa tête, il y a juste des bandits au centre-ville...»

Pascale Pruneau est à la fois triste et frustrée. Voler une marchette à une personne âgée... Franchement. Elle ne comprend pas.

«On ne peut pas faire ça! Nos aînés ont bâti la société d’aujourd’hui. Mon père s’est beaucoup donné pour la rendre meilleure. En plus, nous sommes encore dans une crise. Avec ce qui est arrivé dans les CHSLD, est-ce qu’on peut prendre soin de nos personnes âgées?»

... et non profiter qu’elles ont le dos voûté et tourné pour les priver de ce qui leur permet de se tenir debout et d’avancer.

Ça m’enrage aussi. Bertrand Pruneau n’avait pas besoin de cela, qu’on lui chipe sa confiance.

«Il faut que les gens comprennent que nos personnes âgées sont vulnérables. Quand arrive une situation comme celle-là, ça les démolit», dit encore sa fille.

Heureusement, le brave homme va mieux, se remet tranquillement de ses émotions. Le chien Roxy l’aide à retrouver le sourire, tout comme cet élan de solidarité à son endroit.

À ce jour, le commentaire de sa fille sur Facebook dépasse les 1500 partages. L’octogénaire n’est pas très familier avec les réseaux sociaux, mais il comprend que les gens ne sont pas tous méchants, que la bonté humaine existe encore.

Bertrand et Pascale Pruneau sont extrêmement reconnaissants du soutien qu’on leur manifeste.

«Ça le chavire, il pleure de joie. Mon père est vraiment touché et moi aussi.»